Les rites de passage à Bali :
un bref aperçu
 

 

Membres d’une société holiste, où la société prime sur l’individu et le collectif sur le privé, les Balinais accordent beaucoup d’importance aux rites de passage. Essentiels, ces rituels de purification sont d’abord l’occasion de fêter des parcours individuels à l’occasion de cérémonies collectives. La consécration des uns n’a de véritable sens que dans le partage et la communion avec les autres. L’être humain n’est qu’une reproduction du vaste cosmos. Le corps humain n’échappe pas à cette règle au regard de la doctrine hindoue. Et le corps humain – tout comme le social – réceptionne en quelque sorte et sans arrêt des pulsions qui seront soit positives soit négatives. Dieux et démons. Ces faits et influences peuvent être « sous contrôle » seulement si l’être humain se comporte au fil de sa vie de manière « rituellement correcte ». Le positif doit l’emporter sur le négatif, l’ordre sur le désordre, et donc le dharma sur l’adharma. Ce qui peut nécessiter à Bali une montagne d’énergie à fournir, en effort, en prière, en temps, en offrandes, etc. Le fait de toujours faire ce qu’il faut au bon moment n’est pas donné à tout le monde. C’est peut-être aussi pour cela que les Balinais ont besoin de plusieurs calendriers… On remarquera que cela ne revient pas – comme on le pense si facilement en Occident – à opposer le bien au mal. D’une certaine façon, l’objectif n’est pas d’éradiquer le mal – mission impossible – mais de faire avec, de « vivre avec » bon gré mal gré, et donc aussi de tenter de « bonifier » ce foutu mal. Là, on est déjà loin du judéo-christianisme. A Bali – comme en Inde, mais également sur les terres du bouddhisme – l’harmonie ne vient pas du fait qu’on doive mieux faire mais plutôt bien faire. Autrement dit : faire ce qu’il est convenu de faire dans le respect envers Tout (les dieux, les humains, la animaux et les plantes ; la culture et la nature ; les bons et les mauvais…). Il est vrai aussi que dès que la religion s’en mêle (et s’emmêle), on entend des choses plus universelles comme « aimer son prochain » ou « tendre l’autre joue », etc. On a pu lire ça ailleurs en effet. Les auteurs des Veda ou de la Bible, parmi d’autres manuels doctrinaires, n’ont rien inventé, ils n’ont fait que se recopier les uns et les autres (avec le temps, le recopiage passait pour de l’innovation !), d’où d’ailleurs de féroces jalousies qui perdurent entre religions labellisées… 

 

 

 

Les rites sont également l’occasion de joyeuses retrouvailles autour de victuailles matérialisées par une orgie d’offrandes de nourriture le plus souvent offerts aux divinités mais parfaitement comestibles – une fois terminés les devoirs religieux – par les communs des mortels.

 
     

 

Coqs sacrifiés accrochés sur le mur d’enceinte à la sortie du village Bali Aga de Tenganan, au sud-est de l’île.

 

 

Tissu poleng (à carreaux noir et blanc) habillant une statue représentant un gardien et placée à l’entrée du PuraKehen à Bangli.
A droite, une jeune fille préparant, le matin avant de partir à l’école, les offrandes de la maisonnée.

 

 

 

Cet aspect essentiel de la philosophie balinaise où l’équilibre du monde passe par l’équilibre de soi n’explique pas seulement l’importance dans la vie quotidienne accordée au bien-être et à la famille, il permet également de comprendre certains gestes ou actes de résignation, de désintéressement envers la chose publique, comme pour l’engagement politique ou la bataille des idées, par exemple. Accepter de vivre à sa « juste » place ou se conduire de manière appropriée permet de s’assurer une relative paix sociale. Mais ce comportement légitime quelque fois de terribles injustices sans jamais les combattre. Nourrie à la mondialisation, il n’est pas sûr que la jeunesse balinaise actuelle veuille encore jouer un tel jeu. Accepter l’inacceptable – comme parfois pour le système de castes lorsque celui-ci s’avère trop rigide (ce qui, sauf exception, est de moins en moins le cas à Bali) – n’est plus pour nombre de jeunes de l’ordre de l’acceptable. Le temps passe, les rites aussi. De même que la coutume barbare qui consistait pour une veuve de se jeter vive sur le bûcher de son défunt mari a été depuis longtemps interdite, puis certaines unions arrangées dénoncées, il y a des traditions qui ne méritent point de survivre. Les Balinais, jeunes ou non, n’entendent en rien renoncer à leur identité dont ils sont à juste titre plutôt fiers, mais ils aimeraient bien regarder l’avenir avec des yeux qui ne lorgnent pas que sur le passé. Même si ce dernier fascine les touristes et ravive une nostalgie teintée d’exotisme. Au terme d’une vie, notre karma – l’addition de toutes nos actions passées, bonnes ou mauvaises, pour in fine en dégager une synthèse ! – viendra sonner le tocsin – ici on dit le kulkul – pour signaler notre destinée finale : l’enfer ou le ciel. Ce karma qui guide nos pas dans le futur risquera aussi de nous ramener sur terre à l’image de ce qu’on aura mérité : un prêtre ou un président, un chien ou un cafard… C’est selon. Une croyance qui donne à réfléchir pour celle ou celui qui reste en vie ici-bas, et lui donne sans doute envie de « bien faire » autant que cela est possible. Mais l’idéal n’est pas de revenir mais de bien s’installer au paradis : être renvoyé sur Terre c’est un peu la preuve d’un échec ! Obtenir la libération (moksa) n’est pas une sinécure, et l’ordre des mérites veille au grain ! La réincarnation est une réalité balinaise incontournable et les films où surgissent soudain d’infâmes fantômes – très populaires aux yeux des Balinais – ne font que confirmer qu’on ne badine pas avec la vie après la mort. On peut en rire mais de là à ne pas y croire, c’est une autre histoire…

 

 

 

Ici, on peut voir un canard encore bien « empaqueté » dans son « sac à main » confectionné à l’aide de feuilles tressées, ainsi qu’un ketupat (offrande de riz enveloppé dans une feuille de palmier tressé) et une noix de coco. Donnée à l’occasion d’un rituel funéraire, cette offrande est déposée sur un rocher à l’intérieur d’un temple, le prêtre récupérera l’ensemble un peu plus tard.
Rien ne se perd, et le sacré se combine fort bien avec le profane. Tout comme le réel avec le spirituel.

 

 

 

A Bali tout commence dès la conception de l’enfant et dure jusqu’après sa mort : un long voyage sur terre où le sacré prime sur le profane au fil de l’entière existence. Censés stimuler l’énergie spirituelle (kesaktian) et guider l’individu vers le droit chemin, les rites de passage concernent également les « quatre gardiens » ou « frères spirituels » (kandaempat, ou catursanak) : le fluide amniotique (yehnyom), vernix caseosa ou « la partie grasse » (lamad), le sang (getih), le placenta (ari-ari). Ces quatre « frères » ou « sœurs » (selon le sexe du fœtus) accompagnent le cours de la vie de chacun(e), il importe par conséquent de les traiter au mieux afin qu’ils (ou elles) puissent « jouer » leur rôle de figures spirituelles tutélaires. Les esprits bienfaisants doivent être chatoyés pour qu’ils ne se transforment pas en démons, monstres ou autres esprits malfaisants. La vie sur terre n’est pas de tout repos à Bali, et les rites de passage existent aussi pour apaiser les tensions et permettre de franchir des passerelles, des caps, voire déplacer des montagnes de soucis quelquefois… Au quotidien, les Balinais se mettent toujours en quête d’harmonie et de synergie. Leur vision du monde est avant tout celle d’une société agraire, rythmée par la culture du riz, la force des éléments naturels, le respect mais aussi la dépendance à la terre. Dame Nature oriente de facto l’ensemble de la vie spirituelle et culturelle sur place. Avec le travail agricole qui domine et l’opposition cosmique qui survole le quotidien balinais, les auteurs de The Peoples of Bali constatent que la société autochtone divise tout phénomène (naturel, culturel ou social) en deux catégories conceptuelles : le monde ouranien (le monde d’en-haut) et le monde chtonien (le monde d’en-bas). Ces deux sphères ne peuvent être contrôlées qu’à l’aide de pratiques rituelles strictement appropriées. D’où les rites de passage.

 

 

 

Aucun rituel balinais ne peut faire l’économie d’une montagne d’offrandes en tout genre… Et les rites « de passage » n’échappent en rien à cette règle, bouchant parfois le passage quand il faut gravir des marches…

 

 

 

Petit descriptif des rites de passage

 

Avant d’aborder les rituels qui concernent plus directement les étapes d’une vie humaine, il faut souligner qu’il existe en tout, à Bali, cinq « séries » de rituels religieux profondément ancrés dans la tradition hindoue.

  1. Dewayadnya : rituels pour honorer les dieux et les ancêtres
     

  2. Buta yadnya : rituels pour calmer les esprits et apaiser les démons, avec généralement l’exorcisme en toile de fond
     

  3. Resiyadnya : rituels de consécration pour les prêtres et autres personnels religieux
     

  4. Manusayadnya : rituels « de vie » à destination des êtres humains : il s’agit là des rites dits de « transition », ceux qui marquent les étapes d’une existence. Cela débute avec le mariage qui autorise de fait l’enfantement, légitimant la venue sur terre de nouvelles créatures divines. Puis, de la grossesse à l’accouchement, et ensuite du premier anniversaire au limage de dents, ces rites participent fortement à la socialisation des individus afin qu’ils appartiennent pleinement à la communauté. C’est la famille, avant tout les parents, qui organisent ces cérémonies pour leurs enfants. L’objectif est à la fois d’apporter une protection physique et spirituelle aux progénitures et de guider dans la bonne direction l’ensemble des descendants du clan.
     

  5. Pitrayadnya: rituels « de mort » à destination des êtres humains : il s’agit là d’organiser le culte des morts – les rites funéraires – et d’assurer si possible la purification de leurs âmes. Préserver les défunts des tourments de l’enfer, en festoyant comme il se doit – tout en réunissant la communauté des survivants – est l’objet des crémations. Sans doute les cérémonies les plus prestigieuses aux yeux de la tradition religieuse à Bali.

 

Ces cinq catégories de rites peuvent donc se diviser en deux groupes : d’un côté les rites pour les divinités et les religieux, de l’autre les rites pour les êtres humains. Les deux dernières catégories (manusayadnya et pitrayadnya) concernent la vie de tous les Balinais. Les rites d’initiation et de passage qui les caractérisent rappellent peu ou prou d’autres rituels dans d’autres civilisations. Mais si la naissance et le mariage constituent – pour les Orientaux comme pour les Occidentaux – des rites de passage essentiels, pour la majorité des Balinais, il en existe trois autres au moins aussi importants, voire même davantage. Et comme me l’a rapporté un ami prêtre du nord de l’île, les rites de passage existent avant tout pour augmenter les qualités morales de chaque personne et améliorer les qualités des relations sociales au sein de la communauté de vie. Ce même prêtre m’a ainsi expliqué, sans occulter l’importance des autres rites, qu’à ses yeux les trois principaux rites de passage dans la vie de chaque Balinais étaient :

  1. L’entrée dans la (vraie) vie : Tigabulanan (105e jour).
     

  2. L’adolescence : Metatah (limage de dents).
     

  3. La mort : Ngaben (crémation).

 

Des rites tellement essentiels pout tout Balinais qu’ils méritent des analyses plus fines pour chacun d’entre eux mais, dans l’attente de ces développements, on peut déjà dire que lors de son premier anniversaire (105e jour, selon l’un des calendriers balinais), l’enfant passera d’un statut de don sacré à celui d’être profane. On peut aussi saisir que la cérémonie du limage de dents, qui a généralement lieu à l’adolescence (mais pas forcément, par contre c’est impérativement avant le mariage), est le moment fatidique où l’enfant se transforme officiellement en un adulte responsable. Enfin, la crémation est l’acte final où s’opère un rituel de réunification de la personne défunte avec les dieux, et l’occasion pour elle de devenir un ancêtre divinisé et respecté.

Revenons un peu plus en détail sur la 4e catégorie évoquée plus haut – Manusayadnya: rituels « de vie » à destination des êtres humains – car c’est elle qui concerne le plus directement la vie quotidienne des Balinais. Dans son ouvrage Bali, Sekala&Niskala, Fred B. Eiseman– qui a longtemps vécu et observé les coutumes balinaises surtout dans le coin de Jimbaran où il résidait – distingue précisément treize rituels différents. Il nous rappelle aussi que chacun de ces rituels est subdivisé en quatre cérémonies de base, avec cependant d’importantes variables selon les endroits où l’on se trouve à Bali :

  1. mabiakala (ou mabiakaonan) est un rituel de purification qui consiste à des sacrifices afin de conjurer les mauvais esprits (buta&kala) pour qu’ils ne viennent pas importuner le bon déroulement de la cérémonie. Mais à cette occasion, on demande aussi leur bénédiction et protection, et par exemple lors des offrandes ces esprits démoniaques ne sont pas oubliés : un peu comme il est toujours bon de respecter ses ennemis… qui peuvent devenir vos amis un jour. Une conception, il est vrai, bien plus orientale qu’occidentale, tant dans le champ spirituel que politique d’ailleurs !
     

  2. majayajaya (ou malukatan) est un rituel également de purification, avec un but recherché de « prospérité » (jaya). Souvent, l’événement est fort simple : une offrande et un peu d’eau bénite et le tour est joué. Mais la cérémonie peut aussi s’avérer plus complexe et même grandiose. Dans ce dernier cas, les plus grandes cérémonies se nommant eteh-etehmadudusalit, elles sont chapeautées par des pedanda (grands prêtres), et il faut parfois beaucoup du temps et encore plus d’argent pour les familles organisatrices. Fred B. Eiseman recense 14 rituels distincts pour la forme la plus élaborée et coûteuse. On utilise lors de ces rites des feuilles de palmier, des œufs, des épices, du riz (aux quatre couleurs), des noix de coco, des canards, du bambou à profusion, d’anciennes pièces de monnaie chinoise, de l’eau sacrée bien-sûr, et une quantité d’offrandes comme d’accoutumée… La « coupe des cheveux » représente l’une des cérémonies les plus significatives : il s’agir de « nettoyer » les impuretés que la tête a reçues lors de la naissance, en quittant la matrice génitrice…
     

  3. natab et ngayab est un rituel en deux parties qui consiste à implorer et honorer les divinités ainsi qu’à renforcer pour chaque individu sa force intérieure et accroître sa puissance énergétique et spirituelle. Le prêtre qui officie – un pedanda ou un pemangku – convoque en ce sens les NawaSanga, les dieux des 9 directions, afin que leurs esprits pénètrent le corps du fidèle pour lui transmettre leur pouvoir divin. Chacun des 9 dieux (Wisnu, Sangkara, Sambu, Mahadewa, Siwa, Iswara, Rudra, Mahesora, Brahma) est connecté avec une partie précise du corps humain. Par exemple, pour Iswara c’est le cœur, et pour Brahma le foie.
     

  4. muspa est un rite de prière qui sera donné soit en l’honneur du dieu Surya Raditya (le soleil) soit en l’honneur des ancêtres divinisés. Dans ce dernier cas, il y a également au programme du rituel un symbolique lavage des pieds.

 

A noter aussi que dans la pratique religieuse des Balinais, comme on a pu le lire plus haut, l’usage de l’eau sacrée (toyatirta) – l’équivalent de l’eau bénite des chrétiens – est extrêmement courant et fondamental. Cette eau « lustrale » – du latin lustralis qui signifie « expiatoire » –est spécialement recueillie et « préparée » sous les auspices de certains prêtres avertis, elle joue un rôle considérable dans les nombreux rituels et actes de purification. Son importance est tellement capitale que d’aucuns nomment la religion hindoue-balinaise : agamatirta ou la religion de l’eau sacrée !

 

 

 

Si la « gestion » de l’eau lustrale est réservée aux grands prêtres, les pemangku – prêtres rattachés à des temples précis – ainsi que leurs épouses peuvent officier sans problème. Comme on peut le constater ici lors de la fin de la prière des fidèles ou pour servir de l’eau sacrée aux villageois (parfois stockée dans d’immenses bidons en plastique) qui rapportent ensuite l’eau dans leurs demeures respectives, pour leur usage privé, c’est-à-dire leurs offrandes et libations quotidiennes.

 
 
     
 
 

Franck Michel

 
 
     
     

Télécharger cet article en format PDF
 

Pour aller plus loin

 

- Eiseman Fred B., Bali Sekala & Niskala, Vol. 1 : « Essays on Religion, Ritual and Art », Vol. 1, Singapour, Periplus, 2004 (1990), 376 p.

 

- Hobart Angela, Leeman Albert, RamseyerUrs, The Peoples of Bali, Londres, Blackwell, 1996, 275 p.