Le limage des dents :
un rite pour mieux mordre dans la vie
 

A Bali, organisée au cœur du pavillon familial joliment décoré de jaune et d’or, la cérémonie du limage des dents représente un rite de passage fondamental : en effet, se faire limer les six canines et incisives supérieures à cette occasion permet aux initiés d’entrer de plain-pied dans le monde des adultes. Ce n’est pas rien et surtout cela signe pour eux la fin d’un monde.  Ce n’est d’ailleurs pas uniquement l’enfance qu’ils quittent ce jour propice mais également l’animalité, voire la bestialité, qui menace toujours de déclencher la colère des êtres humains imparfaitement réalisés. Cette situation transitoire ne pouvait évidemment plus durer ! Car, le limage des dents est le moment crucial où l’ordre social balinais – qui peut aussi s’avérer extrêmement rigide – reprend ses droits sur de trop larges libertés laissées à une jeunesse insouciante : c’est aussi pourquoi ce rituel, qu’on appelle potong gigi en indonésien et metatah en balinais, doit absolument être pratiqué avant la date de mariage. Pour emprunter ensemble le « bon » chemin de vie, les époux doivent auparavant être « domestiqués » s’ils souhaitent vivre dans le calme et en bonne harmonie… La fougue ou passion amoureuse n’a pas sa place dans ce froid calcul orchestrée par des prêtres aux dents longues mais bien limées ! Le rite s’adresse donc aux garçons comme aux filles, riches et pauvres, membres des hautes ou basses castes, personne en principe n’y échappe. La cérémonie – souvent dans un faste impressionnant – a généralement lieu au moment où les jeunes hommes muent de leur plus belle voix et les jeunes filles connaissent leurs premières règles.

 

Les objectifs de ce rite sont clairs : en se limant les dents comme il faut, on deviendra des gens comme il faut. Aussi simple que précis. Dit autrement, metatah est le rituel approprié pour que nous devenions « raisonnables », pour que nous éradiquions enfin nos vices cachés et autres péchés capitaux : de la simple colère à la terrible haine, en passant par la jalousie, l’égoïsme, la gourmandise, l’avarice, la fainéantise, l’orgueil, etc. Ainsi, de la part d’un parent, j’ai pu entendre lors d’une telle cérémonie, ces mots on ne peut plus parlants : « ah, à partir de demain, j’espère que mon gaillard sera moins paresseux… enfin j’espère ! ». S’il ne suffit pas toujours, l’espoir fait vivre, c’est vrai… Il reste que le rite consiste à aider et même guider les jeunes gens à maîtriser leurs actes et leurs émotions, ce qui revient donc à les inciter à ne pas se livrer corps et âme aux débauches offerts par la luxure, le pouvoir, le sexe et j’en passe et des meilleurs…

 

Aux yeux des Balinais, des canines trop pointues sont le signalement d’un mauvais caractère. A l’âge de la puberté, filles et garçons passent sous l’influence sournoise de Semara et Ratih, les dieux de l’amour. Ces deux divinités qui feraient rougir Cupidon sont en outre secondées par le couple de nymphes Widiadara et Widiadari. Cela pourrait être un superbe conte de fée mais à Bali cette influence peut aussi être néfaste puisqu’elle apporte aux jeunes gens la tentation et l’incertitude. Deux « états » qui indisposent les « grands » et rendent les adolescents vulnérables. C’est cette vulnérabilité qu’il importe aussi d’enrayer. Plus précisément, le limage doit réduire les six passions humaines un peu trop débordantes aux yeux de la tradition balinaise :

  1. Kama : le désir sensuel et sexuel

  2. Kroda : la colère, le courroux

  3. Loba : la cupidité, la gourmandise

  4. Mada : l’arrogance, la méchanceté

  5. Moha : la dépendance et l’intoxication par la passion, l’alcool et la drogue

  6. Matsaria : la jalousie, l’envie

 

L’opération rituelle sur la dentition est en réalité simple mais plutôt étonnante. Les initiés sont allongés sur un lit, recouverts d’un tissu doré, et entourés de prêtres et de proches. Et d’une quantité incroyable d’offrandes. Les touristes ou étrangers à la famille ne sont pas aisément conviés à ces festivités un peu particulières et d’abord destinées à la sphère privée. Attention, le limage des dents n’est pas une cérémonie orchestrée ou marchandisée par l’industrie du voyage et mieux vaut être dûment invité par une famille directement concernée si l’on souhaite vraiment y assister.

 

Le jour « J », les dentistes restent sagement à la maison, ce sont les prêtres qui feront leur boulot : ils vont limer les dents de devant et du haut. En principe c’est tout. Aujourd’hui, l’opération s’avère en général plus impressionnant que douloureux. Mais, à écouter le témoignage des anciens, on apprend qu’autrefois, le travail de lime était autrement plus « sérieux ». Comprendre « douloureux ». Un de mes oncles au village m’a ainsi raconté un jour – tandis qu’un prêtre gérait en live les ratiches de son fils – que « les jeunes sont maintenant des petites natures ». On entend donc bien, me suis-je dit, la même chose d’un bout à l’autre de la planète ! 

 

Hier comme aujourd’hui, un peu partout en Asie comme sous d’autres latitudes, l’acte qui consiste à se limer les dents intègre une réalité sociale et culturelle ancrée dans des traditions locales spécifiques. Pour les Occidentaux, rationalistes et pragmatiques comme on sait, le limage des dents n’est pas toujours bien compris et renvoie à une certaine idée de la barbarie. Pourtant, le barbare n’est pas toujours celui que l’on croit. Et comme le soulignait l’anthropologue Claude Lévi-Strauss : « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie ». Bref, lors de toute cérémonie à Bali il est plus avisé de tenter de comprendre ce qui se passe que de se laisser aller à des jugements à l’emporte-pièce.

 

Quittons un instant l’Asie pour l’Afrique, et l’île de Bali pour nous enfoncer « au cœur des ténèbres », parmi les Pygmées, quelque part dans la forêt en Afrique centrale, à l’époque où le roi des Belges (Léopold II) faisait régner la terreur blanche (en passant, on relèvera qu’il existe aujourd’hui un village du nom de « Bali »… au Cameroun). En 1904, Ota Benga, un Pygmée « exposé » à la foire de Saint-Louis (Sénégal) est kidnappé par un affairiste occidental pour être exhibé, en compagnie d’un petit chimpanzé, dans le zoo du Bronx à New York. A cette époque, les infâmes zoos humains étaient populaires dans tout l’Occident qui, une fois atteint les tristes tropiques, se targuait d’exporter sa civilisation. A New York et ailleurs, Ota Benga se mettait en spectacle contre son gré et montrait notamment ses dents limées – en fait taillées en pointe – ce qui suffisait alors, pour les visiteurs voyeurs  tout comme pour les anthropologues de salon, à prouver ledit cannibalisme des « nègres » et autres « sauvages ». Heureusement, un siècle et des poussières plus tard, on n’en est plus là. Enfin plus totalement. Car les clichés ont la vie dure : attention donc à ne pas juger ou dévier le sens des pratiques rituelles ou culturelles qui sont étrangères è donc étranges ! – à l’Occident. Le voyage chez les autres est non seulement le prétexte pour se divertir et découvrir, mais aussi l’occasion de relativiser des pans entiers de notre culture. Et donc revenir sur nos certitudes et nos croyances, souvent discutables, mais tellement confortables ! Le limage des dents reste de nos jours une pratique en vigueur dans maintes sociétés, qu’elles soient traditionnelles ou modernes. Se limer les dents peut aussi représenter une alternative pour celles et ceux qui veulent avoir un tatouage, se faire poser un piercing ou se raser le crâne. On le veut et parfois le fait par souci de distinction. Et par besoin d’exister, ou de se sentir exister.

 

Retour à Bali. Le limage des dents est donc avant tout une remise en ordre du monde. Ce en quoi c’est déjà un boulot immense ! Ce sont d’ailleurs des prêtres avisés qui s’attellent à cette tâche délicate. Les outils et instruments, non pas de torture même si parfois ça peut un peu y ressembler, requis pour le travail rituel dentaire, sont impressionnants. Ils participent aussi au stress qui gagne la plupart des initiés qui se demandent à quel sort ils vont être livrés… mais cela se passe (presque) toujours bien. Sans oublier qu’après le rituel, la fête bat son plein et l’ordre règne à nouveau… Un cycle se termine, un autre débute.  A Bali, la vie n’a de sens que si la roue tourne et si possible dans le bon sens. Un sens qui renforce justement l’essence même de l’ordre spirituel et culturel en vigueur dans l’île. Celui, bon gré mal gré, initié par la tradition locale, à la fois résolument hindoue et profondément animiste. Limer ses dents aide donc à mieux mordre sa vie. 

 

 

  En images
Cérémonie de limage des dents dans le village de Pancasari, nord de Bali, été 2008.
 
     

 

Une orgie d’offrandes dans l’espace cérémoniel où se déroule le rituel.

 
     

 

Le prêtre semble attendre son fidèle, son patient ou sa victime… Difficile à dire !
Tout est fin prêt pour passer sur le lit : c’est là que le rituel se déroule.

 
 

 

Posés sur la couverture du lit, symboles féminins et masculins pour que tout se passe au mieux…

 
     

 

Limes, marteaux, tournevis… Instruments de travail, de rituel ou de torture ?

 
     

Après l’installation des initiées, ici des filles du village, les prêtres un peu improvisés dentistes
passent à l’action…

     

 

Là, on se croirait chez le dentiste, la tradition en plus, la technologie en moins….

 
     
 

 
 

Comme partout, dans l’épreuve, les garçons ne se montrent pas plus courageux que les filles…

 
     
 

 
 

Mais, le rituel terminé, la modernité reprend le dessus et le soulagement est de mise !

 
 
     
     
 
 

Franck Michel

 
 
     
     

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