Le dieu Hanuman
et les singes à Bali
 

Compagnon de Rama et dieu-singe des Hindous, très populaire en Inde mais également à Bali, Hanuman est le fils du « Seigneur des vents » (Vayu), et si ce rejeton du vent en brasse beaucoup, en voltigeant au chevet des opprimés ou en sautant de sommet en sommet – c’est d’abord pour secourir sinon sauver la veuve et l’orphelin, et plus encore l’épouse idéale si tragiquement dérobée par le démon Ravana dans le Ramayana. Tous les Balinais – sans même parler des Indiens – connaissent cette histoire par cœur. A Bali, la fameuse « danse de singes » (kecak) témoigne, pour les habitants comme pour les visiteurs, de l’actualité de cette popularité du dieu à forme de singe. Dans les temples de l’île, des macaques à longue queue arpentent les murets et les cours comme pour mieux nous rappeler cette réalité, tandis que sur le parvis des palais ou à deux pas d’une falaise, des spectacles de kecak – où les singes sont les héros de ce théâtre en plein air – se déroulent pour le bonheur de tous. Même les primates y trouvent leur compte…

 

   

 

 
 

A Bali, du nord au sud, les singes sont omniprésents, comme ici sur la pierre dans un temple à Ubud ou dans les airs dans la demeure d’un particulier au nord de l’île.

 


 

Hanuman et l’héritage indien

 

 Considéré comme un dieu célibataire, chargé de pouvoir et de force, Hanuman est sans conteste le dieu le plus dévoué à Rama. Parmi de nombreux récits à son sujet, une légende bien ancrée dans les têtes raconte que, dans sa jeunesse, en scrutant le soleil en train de se lever de bon matin, Hanuman pensait qu’il s’agissait d’un fruit mûr. Bondissant alors, comme à son habitude, il attrape le soleil et l’insère dans sa bouche. Mais de peur qu’il avale le soleil et que par conséquent le monde entier s’éteindrait, tous les dieux pour une fois unis le supplient de recracher l’astre lumineux : le dieu-singe se soumet et le monde est sauvé in extrémis comme il se doit. Autrefois comme de nos jours, ses pouvoirs magiques et de guérison sont invoqués lors des catastrophes ou en cas de maladie. Indiscutablement, Hanuman c’est d’abord un dieu « bon », à défaut d’être le bon dieu, toujours serviable et même corvéable à merci.

 

 En Inde, c’est au sud de l’immense pays, dans la ville de Paritala, que se trouve la plus grande statue de Hanuman, joliment colorée, haute de 41 mètres. Le culte du singe-dieu est ici ancré dans la vie quotidienne et cela depuis belle lurette. Déjà, il y a environ un millénaire, la riche culture sacrée du sous-continent indien a produit un long drame en sanskrit – du nom de Hanuman-nataka (ou Mahanataka) – et certainement rédigé par plusieurs auteurs.


 

 

 
 

Sculptures, décorations, souvenirs… De la rue au musée, en passant par la boutique, le singe est une valeur sûre.

 


 

Dans le Ramayana, œuvre épique de l’Inde – et qu’on retrouve dans tout l’espace culturel indien de l’Asie actuelle dont évidemment l’Indonésie – Hanuman est le nom du commandant en chef de l’armée des singes qui, de manière décisive, aida Rama à conquérir le territoire de Lanka (Ceylan puis Sri Lanka) afin de récupérer son épouse Sita qui avait été kidnappée par le démon Ravana. Louis Frédéric précise que Hanuman était le fils du Vent (Pavana, Anila, ou encore Vayu) et d’une Apsara (danseuse céleste), sacrée et immortelle, nommée Anjana (ou Arijana), qui avait été transformée en singe femelle : « Il avait le pouvoir de voler dans les airs, de disposer d’une force immense et d’être immortel. Il aurait bondi en un seul saut de l’Himalaya à Lanka qu’il incendia, et réalisa des exploits sans nombre ».  Puissant servant et divin primate, Hanuman pouvait, à en croire la légende, et alors qu’il n’avait que dix ans, soulever d’immenses collines et les jeter au loin comme de simples pierres…

 

 

 

 

 
  La « forêt des singes », à Sangeh, au centre de l’île de Bali.  
   

 

 
   

 

 

 

Adepte de la médecine des plantes, Hanuman soignait les bons blessés en même temps qu’il tuait les méchants démons. Doté de multiples dons et talents, Louis Frédéric rapporte qu’il était « réputé savant et un des premiers grammairiens, il est devenu un personnage familier et très vénéré du folklore indien. Son effigie est souvent représentée dans les lieux où l’on vénère Vishnu et Rama ». Parmi les diverses appellations qui lui sont habituellement attribuées, on peut mentionner celles de Marutputra (« fils des Marut »), d’Anili (fils d’Anila ») ou encore d’Anjaneya (« fils d’Anjana »). En Inde tout particulièrement, « Hanuman Jayanti » continue d’être une fête religieuse populaire, célébrant la date anniversaire de la naissance présumée du dieu-singe, il s’agit du jour de la pleine lune du mois de Chaitra (en mars-avril). Selon le Dictionnaire des mythes et symboles de Nadia Julien, fils de la reine des singes Anjana et du dieu du vent Vayu, Hanuman est également nommé comme étant celui « qui a de puissantes mâchoires », ainsi que le « grand héros » (Mahavira), le « sanctifié, purifié » (Pavana), ou le « fils du Vent » (Maruti). Armé d’une massue d’or, il est parfois représenté comme un singe vigoureux, au visage rougi et à la queue interminable, sans oublier son poitrail velu et couvert de tatouages de Sita et Rama.

 

 

 
   Des macaques en train de dévorer des bananes jetées par les touristes de passage au principal croisement des routes menant à Bedugul, Singaraja ou à Munduk, au niveau de Wanagiri, au nord de l’île.  

 

Complétons ces données avec un peu d’étymologie pour nous aider à clarifier nos idées et éviter si possible quelques singeries mal pensées. Le mot « bandar » vient du sanskrit « vanara » (« celui qui vit dans la forêt »). Et « forêt » en sanskrit c’est « vana » d’où provient le terme « ban » qui signifie « forêt » en hindi cette fois. Le singe est donc un sauvage, étymologiquement parlant, puisque le mot « sauvage » dérive tout droit du latin « silva » qui signifie précisément « forêt ». Et, comme le « bandar », le sauvage vit dans la forêt.

 

 Le singe est donc un sauvage et inversement. Un raccourci évidemment un peu court mais qui a fait couler beaucoup d’encre pour ceux qui passent leur temps – surtout à la fin du XIXe siècle et hélas encore jusqu’à nos jours pour certains exaltés de ladite « inégalité des races » – à quêter le chaînon manquant entre le singe et l’homme. Il est pourtant clair comme de l’eau de roche que le singe descend directement de l’arbre, l’homme descend clairement du singe, pendant que Dieu – s’il existe – ne fait qu’observer la scène en simple spectateur atterré...

 

 

 
 

 
   La « forêt des singes », à Ubud. Cette célèbre « Monkey Forest » est la plus visitée de l’île, elle se trouve au bout de la non moins fameuse rue commerciale à l’appellation éponyme « Jalan Monkey Forest ».  


 

Dans la tradition hindoue, Hanuman est à la fois le protecteur des primates, le gardien du lieu sinon du seuil pour les habitants, l’incarnation de la dévotion (bhakti) pour les ascètes, et même le symbole de la force guerrière pour les lutteurs et autres sportifs avides de victoires ! Avec la vache et le serpent, le singe est l’un des trois animaux les plus sacrés de l’hindouisme. Des autels et surtout des statues sont dédiés à Hanuman, dans les temples comme au bord des routes, en effet le dieu et néanmoins primate à longue queue est réputé pour préserver des accidents de circulation. Cela dit, en Inde comme à Bali, les macaques en liberté peuvent se montrer voraces voire rapaces, en tout cas dangereux dans certains cas. Ainsi, à New Delhi, des habitants ont été attaqués par une armée de singes guère pacifiques causant au passage de nombreux dégâts. Shimaj Vij rapporte ces faits qui ne datent pas d’hier semble-t-il : « En octobre 2007, Sawinder Singh Bajwa, qui était alors le maire adjoint, a trouvé la mort en tombant de sa terrasse alors qu’il tentait de repousser des singes. Ironie du sort, lors de l’élection qu’il avait remportée peu de temps auparavant, la ‘menace des singes’ avait été un des principaux thèmes de campagne »… La protection des habitants sous les bons auspices du dieu-singe Hanuman, mentionnée plus haut, peut donc parfois s’avérer toute relative. En fait, trop de singes tuent tout simplement l’harmonie sociale au sein des groupes de primates. Et à New Delhi, les autorités ont été contraintes de « construire » des sortes de « prisons » rien que pour les singes trop guerriers dont les évasions d’ailleurs restent une spécialité pour beaucoup d’entre eux, sans doute injustement incarcérés… Mais l’enfermement, pour les animaux comme pour les humains, n’a jamais été une bonne solution, cela se saurait.

 

 

 

 
   Masques et déguisements de rigueur : « enfant-singe » au défilé lors de la fête nationale le 17 août à Singaraja et « dieu-singe » lors d’un spectacle de kecak à Ubud.  


 

Eternel fidèle de Rama, septième avatar du dieu Vishnu, Hanuman est l’image même du serviteur idéal. Le Ramayana raconte, en sept livres et pas moins de 96000 vers, les aventures du prince Rama et ses amours avec la belle Sita. Dans cette œuvre épique de l’Inde ancienne, le dieu-singe dévoile son fort pouvoir et ses multiples talents. Endossant le statut de commandant en chef de l’armée des singes, Hanuman est le ministre de Sugriva. En compagnie de ce dernier et de Rama, il va déposer le souverain truqueur et roi des singes usurpateur Valin, avant d’aider son maître Rama à délivrer Sita sa bienheureuse des bras maléfiques de Ravana. Aujourd’hui, on dirait que Hanuman est « trop fort » ou « trop classe », et en plus il est immortel. Là, c’est absolument « mortel », non ? Rappelons que, d’un seul bond, il arrive du fin fond de l’Himalaya pour fouler l’île de Lanka où Sita est enfermée. Lorsque Hanuman atterrit dans le fief de Ravana, il parvient toutefois à glisser dans les mains de Sita l’anneau magique provenant de Rama son cher époux qui ne va pas tarder à venir lui aussi. Protégé par une solide armée de singes, et après avoir construit un gigantesque pont, Rama débarque dans l’île pour en finir avec Ravana et enfin récupérer sa femme. Pour le meilleur et pour le pire.

 

 Durement attaqué, le pouvoir de Ravana vacille et sa capitale est brûlée, l’étincelle ayant mis le feu au palais étant la queue enflammée de Hanuman. Le frère (ou demi-frère) de Rama, Lakshmana, a été terriblement blessé pendant la bataille mais il survivra grâce à Hanuman, spécialement parti chercher les plantes médicinales pour sauver le soldat en piteux état. N’arrivant pas à reconnaître les herbes médicinales adéquates, Hanuman ne fait pas dans la demi-mesure : il rapporte la colline tout entière ! Décidément, pour un singe être aussi fort qu’un buffle confère assurément à de considérables avantages naturels… La victoire une fois bien acquise, et donc la défaite de Ravana devenue incontestable, Rama invite Hanuman à vivre sur terre aussi longtemps que bon lui semble. L’immortalité donc en guise de remerciements. Rarement dans l’histoire des hommes et des dieux, des rapports maître-esclave n’auront été aussi élogieux et gratifiants...


 

 

 
   A gauche : une belle sculpture représentant « la bataille de Sugriva » où ce dernier, chef de l’armée des singes, affronte  Valin sous les yeux (et l’arc) de Rama qui s’est vu chargé de régler cette affaire de famille qui a mal tournée. D’ailleurs Rama tuera Valin d’une flèche bien ciblée (Source : Bantey Srei, site d’Angkor, Cambodge).

A droite : Sugriva précise à Rama le récit de sa brouille avec son frère Valin et implore son aide pour le tuer. Plus précisément, en haut à droite, au-dessus du feu et en présence d’Hanuman et de Lakshmana, Sugriva et Rama signent un pacte d’alliance. Rama promet de tuer Valin, ce qui permettra à Sugriva de régner sur les singes. Sur l’image de gauche, en présence de Sugriva, Rama, d’un coup de pied, envoie paître un buffle ! En-dessous, Rama transperce sept palmiers d’une seule flèche (Source : album illustré du « Ramayana », de A. P. Porcher des Oulches – Inde, XVIIIe siècle –, Paris, Bibliothèque Nationale de France).

 


 

Hanuman et la réalité balinaise

 

 De l’Inde à l’Indonésie, la figure de Hanuman est omniprésente, et on imagine le divin singe-sauteur bondir d’un seul coup de patte du Mont Méru perdu dans les hauteurs de l’Himalaya jusqu’au Mont Semeru au cœur de l’île de Java. La parenté est évidente, et pas uniquement sur le plan sémantique, l’histoire et les dieux en témoignent. Parcourant l’Asie en 1931, l’écrivain Henri Michaux ironisait sur la foi sans fin des Hindous qui passent leur temps, selon lui, à religieusement se « relier », à honorer tel ancêtre, à vénérer tel dieu ou à prier pour tel présage : « L’Hindou adore adorer. C’est plus fort que lui » écrivait-il avec humour dans ce livre culte qu’est devenu Un barbare en Asie. Mais Michaux écrit aussi que « l'Hindou aime les animaux qui ne disent pas ‘merci’ et qui ne font pas trop de cabrioles ». Et là c’est carrément faux lorsqu’on observe la dévotion de Hanuman (à Rama notamment) et ses sauts ou pirouettes légendaires, et puis il n’est pas le « fils du Vent » par hasard !

 

 Le « kecak »  (ou « danse des singes ») est indéniablement l’une des danses – avec celle appelée « legong » – les plus célèbres à Bali. Autrefois, il s’agissait d’un chœur de percussions vocales balinais qui accompagnaient les rituels de transe lors de certaines cérémonies religieuses. Avec l’ouverture au monde de l’île et sa relative « muséification » par le biais de la colonisation hollandaise, et l’arrivée des premiers expatriés occidentaux – des artistes notamment – cette danse va connaître une profonde mutation. C’est surtout Walter Spies qui, durant les années 1930, va contribuer à modifier la danse originelle : désormais, le kecak durera moins longtemps, il sera plus spectaculaire – plus touristique et photogénique donc aussi ! – et, pour ce faire, il va notamment intégrer des scènes diverses, extraites du Ramayana. A la fin du XXe siècle, c’est au tour de Maurice Béjart de proposer une interprétation plus contemporaine de cette danse « typiquement » balinaise, et qui à l’origine puisait davantage dans les histoires et croyances locales que dans l’hindouisme officiel. Aujourd’hui, il est aussi facile qu’intéressant d’assister à un spectacle de kecak, à Ubud ou à Uluwatu par exemple, et ainsi de découvrir – même très succinctement – un pan de culture indienne made in Bali : chantant à tue-tête et de manière saccadée mais ininterrompue quelque chose du genre « cak-a-cak-a-cak, etc. », un chœur d’hommes aux poumons d’acier (d’une vingtaine à plus d’une centaines de personnes rassemblées en demi-cercle) raconte l’épisode bien connu du Ramayana, où des singes sacrément organisés aident le prince Rama, privé de sa bienheureuse, à battre et se débarrasser du démon Ravana et bien sûr de reprendre sa dulcinée Sita, enlevée par ce dernier. Pendant qu’au centre du cercle de ces poètes balinais, des acteurs et danseurs se muent et déclinent le récit, les mouvements synchronisés des hommes, torse nu et chantant, dans un état jamais très loin de la transe, sont impressionnants voire prenants. L’apogée d’adrénaline et l’orgasme scénique surviennent de concert au moment où la victoire – celle du bien sur le mal, et surtout celle de Rama sur Ravana – éclaire le ciel de toute sa puissance, en principe par la grâce du feu qui se mêle au brouhaha final. Après ce désordre, voilà le retour à l’ordre, tout va bien, et les artistes tout comme les spectateurs peuvent aller retrouver sereinement leurs pénates respectifs… Aujourd’hui, devant le succès touristique de l’île et artistique du kecak pour les visiteurs, on commence parfois à introduire du gamelan (orchestre traditionnel balinais) et à proposer des spectacles de kecak au « féminin », avec des femmes balinaises qui chantent à la place des hommes. Une évolution à l’image de Bali, pas du tout critiquable en soi mais à dix mille lieues de la tradition. Mais tout le monde sait qu’à Bali la tradition n’est pas immuable et toujours changeable. Ce qui est tout à l’honneur des Balinais, devenus des experts internationaux de la flexibilité !


 

 

 
   Début de la « danse des singes » (kecak) à Ubud.  


 

A Bali, les singes sont dans les rues et dans les temples, dans ce qu’il reste de forêt et dans les parcs aménagés supposés la remplacer. A moto, particulièrement, il faut être vigilant, après les chiens et les poules, des singes aussi peuvent se placer au travers de votre route. C’est un peu plus rare sans doute mais tout aussi dangereux.

 

 Au nord de Bali, devant ma modeste maison, les singes s’invitent quelquefois aux repas des esprits régulièrement nourris : ils dévalisent et dévorent ainsi le précieux contenu divin des autels tout juste joliment garnis. Les plus courageux de ces macaques à longue queue qui traînent sur le pavé n’hésitent pas à aller voir ce qui se passe à l’intérieur de la demeure. La curiosité n’est pas l’apanage de l’humain. Parfois ils explorent, à leurs risques et périls, surtout si des câbles électriques sont dans le coin. Ainsi, entre le voisin et chez moi, j’ai pu assister en direct à une triste scène de massacre non organisé : venant du contre-bas, un singe franchit la route et s’élève dans le ciel, s’accrochant à des fils électriques, s’électrocutant sur le coup. Douloureux spectacle pour les autochtones qui assistaient, impuissants, à la scène macabre. Une fois étalé et sans vie, le macaque gisait sur le bas-côté. Des villageois ont accouru tout en inspectant scrupuleusement l’animal effondré : « Bon, il faut vite les gars, il est encore bien chaud, on l’amène dans la cour, on le découpe, on le cuit, on le mange ! » précise un de mes amis. En effet, il arrive à Bali qu’on mange du singe, par contre ce dernier n’est pas tué ou abattu à ces fins précises : on ne le consomme que si on le retrouve mort ou si le primate a été tué accidentellement, comme ce fut le cas ici par exemple. On raconte – mais d’étranges et divers récits peuvent être entendus à ce sujet – que ce ne sont que les hommes qui mangent la viande de singe (pour les femmes c’est soit exceptionnel soit tabou), que ça serait vraiment « aphrodisiaque » ou encore que manger sa chair serait bon pour guérir de l’asthme… Seule certitude, il est bien difficile de vérifier ces affirmations ! Mais l’efficacité symbolique n’est pas ici une vaine expression, elle est même présente et agissante en permanence.

 

 En se promenant dans l’île, les singes participent à la vie balinaise. Les touristes vont les observer dans les fameuses « forêts des singes » qui à Sangeh et plus encore à Ubud attirent une foule de visiteurs. On peut aussi voir des singes dans les temples plus classiques ou sur les sites sacrés les plus originaux, comme dans le temple d’Uluwatu, en bordure de falaise, dans l’extrême sud de l’île. D’ailleurs, il convient de se méfier de ces macaques qui, parfois mal intentionnés car savamment dressés par des locaux devenus spécialistes en primates délinquants, vont tout mettre en œuvre pour vous dérober casquettes, montres, téléphones, appareils photos ou même caméras. Ils sont particulièrement doués pour vous extirper vos indispensables lunettes de soleil ou votre casse-croûte de l’après-midi. Méfiance et vigilance restent les maîtres mots à leur égard. Et si par mégarde, un singe surdoué vous vole astucieusement les lunettes ou l’appareil photo, vous risquez fort de devoir débourser à un « gentil » autochtone qui, survenu comme par magie, va proposer de vous « aider » à récupérer votre bien si mal perdu. Et vous serez alors contraint à de rudes négociations ! Les singes, à Bali, n’ont pas fini de nous étonner, parfois de nous énerver, mais le plus souvent de nous émerveiller.


 

 

 
   Un orang-outan exhibé, voire starifié, au Safari Marine Park de Bali, à Gianyar.  


 

Annexe : le Ramayana, un très long poème épique indien résumé en quelques petits mots…

 

 Le texte originel du Ramayana est rédigé en sanscrit. Le plus souvent, on l’attribue au poète indien Valmiki. Voici, très brièvement, l’histoire du Ramayana : Vishnu descend sur terre pour vaincre Ravana, le roi des démons. Incarné en Rama, son septième avatar, et qui est d’abord le fils du roi Dasharatha, il gagne la main de Sita, fille du roi Janaka, et image idéale de la féminité indienne à cette époque. Dasharatha souhaite confier à Rama les clés de son royaume. Mais c’était sans compter avec une de ses épouses qui lui rappelle la promesse qu’il lui a faite de couronner un des fils qu’il a eus d’elle. De ce fait, banni du palais, Rama part se réfugier dans les bois avec sa dulcinée Sita et son demi-frère Lakshmana. Sita est ensuite enlevée par le roi des démons, Ravana. Dans la foulée du kidnapping, Rama et Lakshmana partent à la recherche de Sita. En chemin, ils aident le roi des singes, du nom de Sugriva, à se débarrasser de son rival, à savoir son propre frère Valin. Pour les récompenser de ce soutien efficace et bienvenu, Sugriva leur offre une véritable armée de singes conduite sous la direction avisée de Hanuman. Celui-ci parvient à localiser Sita sur l’île de Lanka (de nos jours rebaptisée Sri Lanka). Les armes vont parler : une rude bataille oppose Rama et l’armée de Ravana. Rama en sort vainqueur et retrouve son épouse saine et sauve. Mais, le poids de la culture indienne étant déjà lourd, Sita est soupçonnée par son mari. Rama la met donc à l’épreuve, lui reprochant de ne pas lui être resté fidèle pendant sa captivité. Accablée, humiliée et blessée par ses soupçons, au demeurant infondés !, Sita se jette dans le feu afin de prouver sa chasteté. Le dieu du feu (Agni) la dépose indemne dans les bras de Rama. La culture est rude mais l’honneur est sauf… Toujours est-il que Sita se voit – via l’épreuve (et les preuves) du feu – lavée des soupçons de la part de Rama. Pourtant, ce dernier, ferme jusqu’à se montrer obtus, croira par la suite des rumeurs sur l’infidélité de Sita. Rama la répudiera alors qu’elle était enceinte. Lorsqu’il s’apercevra de son erreur, il sera trop tard. Sita refuse désormais de vivre avec lui (on peut aisément la comprendre !) et demande à la déesse de la Terre de la recueillir auprès d’elle. Depuis ce temps, dans la croyance populaire, Sita est également la déesse tutélaire de l’agriculture. Et cette icône de la femme indienne – qu’on retrouve sur la pierre des anciens temples comme dans les films populaires de Bollywood – continue de forger une certaine idée de la féminité, avec son lot de soumission, d’ordre, de rêve… et de sensualité.

 

 

Franck Michel

 

 

 
     

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Pour aller plus loin...

 

Frédéric L., Dictionnaire de la civilisation indienne, Paris, Laffont, Coll. « Bouquins », 1987.

 

Julien N., Grand dictionnaire des mythes et des symboles, Paris, Marabout, 1994.

 

Michaux H., Un barbare en Asie, Paris, Gallimard, 1986.

 

Vij S., « Des singes derrière les barreaux », Motherland, New Delhi, repris dans Courrier International, Paris, n°1121, 26 avril au 2 mai 2012, p. 32.

 

Et sans oublier… les diverses éditions du Ramayana !
 

 Sur les singes d’aujourd’hui, à Kalimantan et à Sumatra, ballotés entre un sursis discutable et une préservation durable, une très belle initiative est à signaler. Elle est source d’actions salutaires et parfois susceptible d’intéressantes visites solidaires : l’association Kalaweit, fondée et dirigée par Chanee. Plus d’infos, cf. http://www.kalaweit.org/