Ubud, entre tourisme, culture,
luxe et spiritualité
 

 

 

Pour les visiteurs comme pour les Balinais, le tourisme qui vient d’Occident se nourrit d’exotisme, d’îles paradisiaques comme il se doit et désormais aussi de spiritualité enivrante voire excitante. Un autre Saint-Trop’, à l’ombre des cocotiers et au cœur des rizières étagées, à Bali en Indonésie, est-ce vraiment pensable et possible ? Et surtout raisonnable ? Portons notre regard sur Ubud, traditionnelle capitale artistique de l’île supposée être bénie des dieux, en voie de devenir une plateforme touristico-internationale, tendance glamour avant tout. Petite étude de cas d’un tourisme bobo en plein boom, où le patrimoine n’est plus qu’un prétexte sur fond de mondialisation libérale et de (difficile) résistance locale.

 

 Les voyageurs occidentaux sont fascinés par l’image du paradis exotique ou de l’île tropicale.  Fatigués d’une Europe en panne de destin, d’une France en déclin à l’image d’ailleurs plus que ternie de par le monde, nos contemporains quêtent de nouvelles destinations, de nouveaux rêves et projets, d’autres vies aussi. Beaucoup se demandent si le mieux vivre-ensemble ne se trouverait pas dans un total Ailleurs ? A Bali par exemple. Certains y arrivent, pour un temps ou pour la vie, après un détour au Maroc, aux Baléares ou ailleurs. D‘autres rêvent d’un autre Saint Trop’, moins couru et plus typique, à la fois loin et proche de nous, mais avec la domesticité à leurs pieds, donc dans un Sud lointain forcément. Vie sauvage garantie et confort à bas prix en toute disponibilité.

 

 A Ubud, la philosophie Tri Hita Karana – qui consiste à entretenir des relations harmonieuses  entre les humains et les dieux, les humains et la nature, et les humains entre eux – nourrit au quotidien les rites et pratiques de la vie locale, et ce à travers tous les aspects : religion, rites, agriculture, cuisine, arts, hôtels, business, etc. Ubud représente depuis ces dernières années une destination touristique de choix, où la qualité prime sur la quantité, où la culture est le maître-mot, pour les développeurs, les locaux et les visiteurs de tout horizon.

 

 Un riche héritage artistique, international et local, alimente durablement cette image : Walter Spies, Rudolf Bonnet, Antonio Blanco (et aujourd’hui son fils Mario), Arie Smit, et bien entendu aussi les artistes balinais réunis entre autre au sein de l’association des artistes nommée Pita Maha, dont le plus fameux des membres a été I GustiNyomanLempad. Artistes donc, mais aussi écrivains, musiciens et anthropologues, ont depuis longtemps (les années 1920, et la stratégie hollandaise de présenter Bali comme un « musée vivant ») investi Ubud et sa région en quête d’inspiration, de calme et de spiritualité… 

 

 Une image d’Ubud très d’Epinal où, si certes le temps passe et les derniers rois trépassent, les clichés perdurent et le patrimoine local et global subsiste. Ainsi, les différents musées sont à l’image de l’esprit artistique et spirituel qui anime Ubud et ses habitants : Puri Lukisan, Blanco, Rudana, Neka, ARMA, ou encore RumahLempad. Privilégiant l’interactivité, ces musées sont autant des lieux de vie et de travail que des espaces d’exposition… Des espaces dynamiques de vie culturelle en perpétuelle gestation. Ici, le patrimoine matériel est intrinsèquement lié au patrimoine immatériel, les deux étant imbriqués et inséparables. L’intense activité religieuse qui règne dans la petite cité s’avère à ce titre caractéristique. On voit là un temple où le soir le parvis devient une scène de spectacle, un autre dédié à la déesse Saraswati entourée en permanence de visiteurs et de lotus en fleurs, etc. Des cérémonies d’anniversaires de temple succèdent à des fêtes traditionnelles hindouistes ou des crémations plus ou moins gigantesques (le 15 juillet 2008, une crémation royale a attiré des milliers de visiteurs et d’invités ; à peine moins fastueuse, une autre crémation a eu lieu à Ubud le 18 août 2011), bref un univers constant auréolé de sacré qui ne peut que réjouir ou à tout le moins interloquer le voyageur occidental habitué à une vie sociale parfois insignifiante ou privée de repères religieux.

 

 Cette spiritualité souvent interpelle ou saisit le touriste de passage sauf si ce dernier est entièrement voué au shopping (un tourisme en plein essor !) ou encore collé au carrelage de sa piscine à débordement dans son palace exotique (ce qui arrive de plus en plus souvent)… Mais, même au marché ou à l’hôtel, la culture et spiritualité balinaises parviennent toujours, peu ou prou, à s’immiscer.

 

 La force commerciale des Balinais se déniche aussi dans ces stratégies identitaires où savoir bien se vendre, parfois, contribue à ne pas trop dépendre des autres. Profitant d’un engouement récent pour le tourisme culturel adossé au bien-être, Ubud élargit du coup son offre touristique : d’une part, le marché très prisé d’Ubud, le village artistique de Penestanan, la forêt des singes, desaKokonan (Petulu), les Bali birdwalks et autres CampuhanHillstrack, le marché bio local (Organicmarket), les Global Healing Conferences sans oublier l’UbudWriters&Readers Festival qui tend à se frayer une belle réputation dans le monde littéraire ; d’autre part, un paradis gastronomique complète de plus en plus celui des rizières en terrasses (il est vrai constamment sous terrible pression foncière), où se côtoient cuisines locales et internationales, au menu de grands chefs en exil volontaire et des spécialités du cru pour la touche authentique.




Danses traditionnelles, à l’intention des touristes, à l’entrée du palais royal d’Ubud.

 

 

Pour les tenants locaux de l’industrie touristique, comme par exemple HermawanKartajaya (auteur de Ubud, the spirit of Bali), il s’agit pour tous de penser et développer Ubud comme une destination touristique durable. Penser mieux pour que d’autres dépensent plus faudrait-il aussi ajouter… Et la philosophie balinaise, où l’harmonie prédomine, encourage de facto le « développement d’Ubud » et non pas le « développement à Ubud ». La nuance s’impose. Le premier revient aux principaux intéressés, le second souvent à d’autres, nettement moins impliqués dans la vie sociale locale. Jusque-là, tout va bien ou presque dans le meilleur des mondes du développement touristique. Cela dit, fallait-il promouvoir un musée du marketing, comme cela a été fait en juin 2011 ? Le business à tout-va a aussi ses limites… Il suffit pour s’en convaincre de voir le nouveau café Starbucks, installé à Ubud depuis début 2011. Il est situé entre un temple mythique (celui de Saraswati) bordant un étang de lotus (à l’arrière d’un café-restaurant célèbre) et  un espace communal où se déroulent régulièrement des spectacles de danses touristiques ou des fêtes locales… Alors ce Starbucks ? Une mauvais greffe au cœur historique et religieux de la cité d’Ubud, avec la bénédiction des autorités princières locales…

 

 


Starbucks, un des derniers installés à Ubud…
Comment enrayer la disneylandisation en marche ?

 

 

Depuis 2008 et surtout 2009, la pression semble cependant s’accentuer au point d’hypothéquer quelque peu l’avenir radieux tant attendu : des visiteurs plus nombreux et moins attirés par la culture que par l’image de marque de cette dernière. Et puis, l’industrie du bonheur – avec ses spas, ses massages, ses stages de yoga, de bien-être à toutes les sauces, de rencontres avec des chamanes, d’immersion spirituelle, etc. – a le vent tellement en poupe que mes amis balinais – qui semblaient pourtant avoir tout vu en matière de clientèle touristique – s’interrogent sur ce qui se concocte dans le cerveau de certains Occidentaux – et plus encore d’Occidentales – si contrariés et malheureux dans cet Occident si « riche » et en même temps en proie à l’angoisse existentielle…

 

 Deux exemples (un nord-américain et l’autre français) viennent étayer cette récente évolution, voire cette actuelle révolution des mœurs en cours dans la « capitale » culturelle de Bali.

 

 Elizabeth Gilbert aécritPrey, Eat and Love. One woman’ssearch for everything, ouvrage qui a débouché sur un film hollywoodien, sorti sur les écrans en septembre 2010, et avec dans le rôle principal de la femme en quête de sens à son existence Julia Roberts. La scène se déroule partiellement à Bali, et le film met un moment en scène KetutLiyer, un balian (chaman balinais) et peintre installé à Ubud (en fait à Pengosekan). L’aura du guérisseur, rapidement transformé en gourou pour des Occidentaux en mal de devenir, est évidente. Ainsi, depuis la parution du livre, et plus encore depuis la sortie du film, les touristes en quête de thérapie font la queue devant sa maison pour attendre de se faire lire/prédire l’avenir dans les paumes de leurs mains par le fameux « sorcier » balinais. Celui-ci a surtout vu sa propre vie bouleversée depuis le tournage du film, puisque tous les jours des Occidentaux – surtout des femmes – se pressent à sa demeure pour lui demander conseils et bons présages… le tout tarifé en bonne et due forme !A l’image de certaines femmes occidentales, soudainement passionnées par le continent asiatique et ses mystères insondables, Julia Roberts, star du film éponyme, a été semble-t-il très impressionnée et même fascinée par l’Inde et Bali (avec l’Italie, lieux de tournage du film), au point qu’elle s’est récemment convertie à l’hindouisme, modifiant dans la foulée tous les prénoms de ses enfants… On connaît l’impact de la pipolisation – avec son lot de mimétisme – sur les comportements (citoyens ou touristiques) de nos contemporains très influençables par de tels propos ou actes. 

 

 A côté du livre-film Prie, mange et aime (qui dans sa version française a également eu un impact très relatif, un peu comme  – dans une moindre mesure – le film français Toute la beauté du monde, avec Marc Lavoine, sorti peu après la tragédie des sanglants attentats à Bali en octobre 2002, pour contribuer à relancer la destination et à se solidariser avec les Balinais encore sous le choc), il y a un autre exemple récent et intéressant, concernant plus précisément un public (de lecteurs et de touristes) français. Il s’agit du livre de Laurent Gounelle, L’homme qui voulait être heureux, en référence sans doute à L’homme qui voulait être roi de Kipling. Avec ce type de lecture, on comprend que le touriste (culturel) d’aujourd’hui remplace simplement (comme souvent) le colonisateur (humanitaire) d’autrefois. Donc, ici aussi, la scène se passe à Bali et le personnage central avec le narrateur est à nouveau un balian (un chaman-guérisseur local), résidant à Ubud, cité tendance du tourisme international décidément en voie de devenir une Mecque du voyage thérapeutique, une sorte de capitale du bien-être partagé… L’auteur, versé dans la psychologie et le développement personnel, multiplie dans ce petit livre, très accessible et fort bien vendu, des banalités, des clichés mais aussi des approximations sur les Balinais et leur culture ou religion. Faisant preuve d’une naïveté déconcertante, il sied à souhait à un lectorat – des lectrices essentiellement – de bobos voyageurs aigris ; en voici quelques exemples extraits de la seule page 36 de son ouvrage : « Les Balinais vivent dans le sacré. (…) Ils sont en contact direct avec les dieux. Ils semblent imbibés de leur foi, habités par elle en permanence. Toujours calmes, doux, souriants, ils sont sans doute, avec les Mauriciens [tiens, pourquoi les Mauriciens ?], le peuple le plus gentil de la terre (…) Le paradis est l’élément naturel des Balinais ». Gilbert et Gounelle, même combat pour retrouver du sens, même discours « littéraire » répondant aux attentes d’un public occidental à la recherche du bonheur en terre inconnue, mais paradisiaque forcément. Plus encore qu’Ibiza (trop délurée) ou que la Corse (trop proche), Bali répond à l’image de l’île paradisiaque où peuvent s’épancher les robinsonnades fantasmatiques de nos contemporains. Nous avons là un mélange de fascination de l’altérité radicale et une obsession de vouloir à tout prix se plonger dans le « grand ailleurs », comme le montre dans les deux cas cités la double attractivité d’une culture « autre » et d’une spiritualité à la fois alternative et débordante.

 

 Alors Bali, et plus spécialement Ubud, un nouveau Saint Trop’ tropical ? L’ancienne « île des seins nus » (d’après le titre d’un livre d’Edouard de Keyser paru dans les années 1930) n’a cessé de faire fantasmer des régiments de touristes occidentaux, et ce depuis un siècle déjà ; aujourd’hui, le retour des identités et d’un puritanisme religieux en Indonésie, dont Bali fait également les frais, implique qu’aucun sein de trop ne pourrait dépasser, se dévoiler, sans risque de mettre à nu des polémiques douteuses. En terre islamique comme hindoue, si l’ordre militaire tend à s’atténuer depuis la fin officielle de la dictature en 1998, l’ordre religieux – moral serait plus exact – ne fait que réapparaître sous un jour qui n’annonce rien de bon pour le futur. Pourtant, pensée par et de l’extérieur, en l’occurrence d’un Occident désorienté, l’idée du paradis balinais reste intacte, avec des hauts et des bas quand cela concerne directement les autochtones. Mais, forts d’une image dorée et d’une identité culturelle et religieuse affermie, on peut sans doute faire confiance aux Balinais – à l’exception toutefois de la région sud de l’île désormais sacrifiée sur l’autel consumériste du tourisme international – pour réadapter à leur profit, comme d’accoutumée, les affres et les évolutions discutables de la mondialisation capitaliste.




Des milliers de visiteurs se mêlent à la population locale lors des funérailles royales à Ubud,
en juillet 2008, sans doute la cérémonie de crémation la plus prestigieuse dans l’île depuis trois décennies.

 

 

Au cours du « Festival Ubud 2006 », une manifestation culturelle et artistique qui s’est déroulée pendant tout un mois (pour la première fois, en cette année 2006, l’événement est fortement sponsorisé par les plus prestigieux opérateurs touristiques étrangers et nationaux) dans la ville touristique d’Ubud, au centre de l’île, le ministre indonésien du Tourisme et de la Culture (I GedeArdika, un Balinais…, forcément le mieux placé pour relier/rallier le tourisme à la culture et inversement) a rappelé dans un discours improvisé devant un public conquis – et avant de jouer dans l’orchestre gamelan en compagnie des musiciens de la troupe ! – l’importance de la culture et des arts dans l’éducation des enfants indonésiens en général, et balinais en particulier. Le ministre indiquait notamment que le peuple indonésien n’était pas encore en mesure d’exporter sa technologie, son économie ou ses conceptions politiques, mais qu’il en était tout autrement de sa culture, sa musique, ses arts et ses danses. Le message fut aussi bien reçu par les villageois que par les touristes, les deux publics confirmant ainsi leur attachement aux images traditionnelles de Bali, communément véhiculées par l’industrie internationale du voyage et par les autorités politiques… La boucle est ainsi bouclée, et cela fonctionne, avec certes de bonnes et diverses fortunes à la clé. 

 

 Finalement, on s’interroge sur le présent balinais : Saint Trop’ oriento-exotico-insulaire ou non, la boboification du lieu, via le tourisme et la culture, des Green School aux Five Elements, est bel et bien en marche. Si oui, il s’agira bien d’un Saint Trop’ asiatique de trop, un site où l’artifice aura gagné sur l’esprit du lieu. On n’y est pas encore. Et même si Ubud ne sera et ne deviendra pas Dubaï (lire « Do Buy » !) ou même Singapour, il n’empêche que des voix locales s’élèvent de plus en plus pour critiquer les choix actuels, ceux des dirigeants politiques comme ceux des opérateurs touristiques locaux ou étrangers, prônant un développement touristique plus « culturel de masse » que réellement durable et dont l’issue au mieux est incertaine et au pire pourrait être dévastatrice.

 

Aujourd’hui, si la mode du tout spirituel inonde le marché bobo du tourisme balinais, dans le coin d’Ubud particulièrement, d’autres fléaux plus dévastateurs menacent le devenir même de l’île. Le sud paraît ainsi sacrifié sur l’autel (hôtel ?) du consumérisme touristique. En effet, une inquiétante massification du tourisme est à l’œuvre sur un îlot qui ne peut pas ou plus se le permettre. Venant de publier à la fin de l’année 2010 un ouvrage intitulé How luckyis Bali qui dresse un bilan critique du tourisme dans l’île, I GedeArdika, ancien ministre et aujourd’hui membre du comité d’éthique à l’OMT, s’inquiète à juste titre de la hausse rapide des visiteurs et des effets d’une mauvaise gestion du développement touristique – notamment hôtelier – à Bali. Le tout-tourisme semble en effet atteindre un point de non-retour car les affaires à court terme, auxquelles s’ajoute aussi une corruption endémique, l’emportent sur toute politique de développement véritablement durable. L’île est petite par sa taille et la capacité de charge est en train d’exploser. En 2010 (et 2011 vient confirmer la tendance), deux millions de touristes étrangers et environ quatre millions de touristes nationaux visitent chaque année Bali. C’est manifestement beaucoup trop pour elle !

 

 Comme le souligne également  le journaliste indonésien WastiAtmodjo qui, dans un récent article publié en novembre 2010 dans le quotidien Jakarta Post, lance un énième signal d’alarme quant à l’évolution actuelle et plutôt déplorable du tourisme à Bali. Avec une population insulaire qui ne cesse de croître – on serait passé de 3,3 à 3,9 millions entre 2009 et 2010 ! – le développement d’un tourisme durable n’est plus une option mais une obligation, mais cela n’intéresse pour l’instant guère d’opérateurs et de décideurs – politiques ou économiques – dans ce secteur clé. Plus de 50 000 hôtels étoilés, sans compter la profusion d’hébergements bon marché et surtout de villas plus ou moins cossues, dégradent un sol de plus en plus pauvre en eau et en terre : les eaux sont captées par l’hôtellerie et autres golfs ou inepties de la modernité tandis que les terres arables – avec les fameuses rizières étagées qui forment l’une des principales attractivités touristiques de l’île – sont confisquées et rachetées au nom du sacro-saint développement touristique (cf. The Jakarta Post, 5 novembre 2010). Un mal-développement tous les jours un peu plus chaotique. Dans le nord de l’île, l’Unesco réfléchit à la patrimonialisation des fameuses rizières afin sans doute qu’il puisse en rester quelques-unes lorsque toutes les autres auront été remplacées par des sites privés clôturés, des piscines à débordement et autres parcs d’attraction. Les pires développeurs ont même tenté, en vain pour l’instant, de construire un circuit de Formule 1… Il ne manquerait plus que cela ! En attendant, on le voit, la tendance est déjà de préserver non pour conserver mais pour muséifier. La course de vitesse est déjà lancée. A Bali, un véritable plan de développement touristique, avec zonage et règles strictes (notamment pour le foncier), n’est toujours pas d’actualité, et cela est très dommageable. La prise de conscience collective tarde à venir, alors on construit un immense mur pour « protéger » la plage de Kuta, la plus célèbre de l’île mais aussi l’une des plus polluées. Si les touristes-baigneurs connaissaient vraiment la qualité de l’eau, s’y plongeraient-ils encore ? Seule mais bien malheureuse éclaircie en vue : le tourisme se tarira de lui-même lorsque les flux de visiteurs baisseront drastiquement du fait de l’augmentation de la pollution et des dégradations liées à l’environnement : avec des villas qui prennent la place des rizières et une eau de mer tellement souillée qu’il ne sera même plus possible de s’y baigner, sans oublier une gestion des déchets catastrophique au point que nombre de locaux et de touristes nomment désormais Bali un « plastic land »…

 

 A l’aune de l’exemple d’Ubud, qui est pourtant loin de représenter un cas dramatique en Asie (ce n’est pas Kuta, et il est plutôt l’un des cas les mieux maîtrisés, voire un « modèle » pour d’autres destinations régionales), ce sont sans doute les termes eux-mêmes de « développement », de « mondialisation » et de « tourisme » qu’il conviendrait selon nous de repenser en profondeur. Un riche et vaste chantier de déconstruction en perspective, à méditer pour le « bien-être » de tous. Si la mondialisation n’est pas forcément une idée neuve pour le quotidien des Balinais (Dans Sang et volupté, paru en 1937, Vicky Baum évoquait déjà les rues commerciales du sud de Bali « où les Chinois, les Hindous, les Japonais et les Arabes tiennent leurs curieuses petites boutiques »), celle-ci a considérablement changé de visage.

 

 Et les chantiers, qu’il s’agisse des déchets à gérer ou des villas à virer, se multiplient. Un autre chantier essentiel reste à investir pour que demain, à Bali comme ailleurs, les visités plutôt démunis ne restent ni ne deviennent les serviteurs des visiteurs plutôt fortunés. Pour que les autochtones soient réellement – et non plus artificiellement – les véritables acteurs de leur propre développement tant local que global, et non plus d’exotiques sujets passifs, à explorer puis à exploiter. Vieux débat s’il en est mais d’une perpétuelle urgence. Pour éviter également que le tourisme de luxe – niche ô combien discutable – ne devienne demain le seul horizon, viable sinon vivable, pour les pays du Sud. Bali est sans doute un laboratoire approprié et Ubud peut-être le terrain du premier essai ? A conclure.

 

 
     
 
 

Franck Michel

 
 
     
     
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Pour aller plus loin :

 

- Baum Vicky, Sang et volupté, Paris, Ed. 10/18, 1987 (1937).

 

- Gilbert Elizabeth, Mange, prie, aime, Paris, Calmann-Lévy, 2008.

 

- Gounelle Laurent, L’homme qui voulait être heureux, Paris, Anne Carrière, 2008.

 

- KartajayaHermawan, Ubud the spirit of Bali, Jakarta, Gramedia, 2010.