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En Indonésie orientale, les Toraja Sa'dan résident
essentiellement dans le département (kabupaten) qui
porte leur nom (Tana Toraja, également contracté en
Tator, ce qui signifie « Terre des Toraja ») et qui
se situe dans la province de Sulawesi-Sud. La colonisation
hollandaise s'est imposée tardivement (1905-1907) dans cette
région montagneuse, isolée et difficile d'accès. Mais
l'évangélisation connut un « succès », certes lent, mais
durable, en partie due à la présence de puissants voisins
musulmans. Si les conflits interconfessionnels furent
nombreux, le syncrétisme religieux constitue aujourd'hui une
réalité quotidienne, rassemblant notamment les chrétiens
(protestants, catholiques, pentecôtistes...), les musulmans,
et les derniers pratiquants des cultes autochtones. Le
rapide essor du tourisme a ébranlé les valeurs et les
habitudes des villageois. Il a aussi permis aux habitants de
gérer alternativement leur futur, leurs politique et
économie locales, ainsi que d’affirmer leur identité
culturelle. Les croyances religieuses autochtones exigent un
investissement considérable et relèvent d'un mode de vie et
de pensée en lien étroit avec la « voie des ancêtres ». La
majorité des Toraja sont aujourd'hui chrétiens mais, en
dépit des conversions et des changements socioculturels
irrémédiables – notamment ceux conférés par l'ingérence de
l'Etat indonésien, de la mondialisation et du tourisme
international dans les affaires locales – qu'ils connaissent
depuis quelques décennies, les faits culturels et religieux
continuent d'occuper un rôle essentiel comme le montrent par
exemple les cérémonies funéraires « traditionnelles ». Le
monde des Toraja se divise en deux sphères distinctes ainsi
que les ont fixées conjointement la coutume (ada’ ou adat)
et la religion (aluk ou agama) : l'Est et l'Ouest, le
matin et le soir, les rites funéraires (Rambu Solo')
et les rites propitiatoires (Rambu Tuka')
(1)...
Les fêtes toraja attirent et fascinent les touristes autant
que les autochtones. La mise en tourisme de la société
n’occulte pas encore la ritualisation du spectacle de la
mort. Mais certains témoignages recueillis auprès de
touristes présents à une fête Merok (Siguntu', 1996)
sont sans appel : « ça ressemble à une kermesse » dit l'un
de ces voyageurs démythifiés ; « il n'y a plus grand-chose
d'authentique dans toute cette mise en scène touristique »
ajoute un autre... Les invocations et les critiques de ce
genre reviennent parfois dans la bouche des visiteurs de
passage assistant à une fête toraja, passage certes hâtif
mais qui n'en reste pas moins, pour la plupart d'entre eux,
marqué par le sceau de l'authenticité et perçu comme le
« clou » de leur séjour en Indonésie. Cet article reviendra
d’abord sur l’histoire de la difficile relation entre
politique et religion en terre toraja, puis évoquera les
liens étroits entre politique, tourisme et sacré à travers
la culture et les cérémonies religieuses locales.
Histoire, politique et religion
Avant d’esquisser l’histoire politique et religieuse,
quelques précisions à propos de l’Aluktodolo, culte
autochtone des morts, et de son interaction avec le dogme
chrétien imposé de l’extérieur, nous montrent d’emblée
comment les Toraja, traditionnellement opposés aux voisins
Bugis musulmans, se contraindront bon gré mal gré à une
forme de syncrétisme exigée par la situation coloniale
hollandaise puis régionale indonésienne. Le
christianisme s'est durablement installé chez les Toraja dès
1913, avec l'arrivée de la première mission protestante à
Rantepao. Il connaît cependant peu de succès à ses débuts,
et à partir de 1937, s'ajoute un autre obstacle à une
conversion rapide des autochtones, les rivalités entre les
missions protestantes et catholiques. Ces derniers, se
manifestant surtout après la Seconde Guerre mondiale,
entendent partager le « pouvoir spirituel » avec les
protestants hollandais (et désormais aussi toraja), déjà
bien installés. Durant la courte phase de la présence
japonaise (mars 1942 à automne 1945), il est pratiquement
mis fin aux différentes activités missionnaires (écoles,
catéchisme, etc.). Il faut ici relever que la cruauté des
troupes japonaises a plutôt contribué à rapprocher les
Toraja des chrétiens hollandais. De la même manière, le
nouveau gouvernement indonésien n'a pas su immédiatement
comprendre la spécificité de la situation locale. Pendant
une vingtaine d'années, l'attitude quelque peu simpliste et
centralisatrice adoptée par l'Etat indonésien consiste ainsi
à ne reconnaître que trois religions « officielles » :
islam, christianisme, religion « balinaise-hindouiste ».
C'est seulement en 1969, après de longues et houleuses
discussions, que le Parlement national reconnaît
officiellement la religion toraja (parmi d'autres aussi). L'Aluktodolo
sera dorénavant considéré comme une religion à part entière,
même s’il se retrouve inscrit dans la Constitution au sein
du groupe dit des « religions balinaises et hindouistes » (Agama
Bali ou Hindu Dharma), ce qu’il n’est
manifestement pas ! Evoquons à présent brièvement l’histoire
politique et religieuse des Toraja entre 1950 et nos jours.
Après des années de guerres internes, puis de colonisation
hollandaise et d’évangélisation forcée, le pays toraja a dû
subir les affres de l’occupation japonaise avant de voir la
région se déchirer au cours de la lutte pour l’indépendance
(2). Au cours des
années cinquante, le nouveau gouvernement indonésien
entreprend des réformes importantes, notamment dans les
domaines de l'éducation et de l'administration, mais il faut
admettre qu'en raison de l'immensité de l'archipel et de la
difficulté d'accès, le pays toraja ne bénéficie que très
lentement de certaines de ces mesures. D'autre part, durant
plus d'une décennie, le climat politique local est plutôt
anarchique ; on peut relever en premier lieu l'exaspération
des révoltes qui perdurent entre les rebelles musulmans et
les nouveaux représentants toraja, en général chrétiens et
intégrés au gouvernement de la jeune nation.
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Procession des invités lors d’une cérémonie
funéraire. Au premier plan, des cochons ficelés sur
des bambous, offerts sous forme de dons. |
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La principale rébellion, dirigée par un musulman de Luwu',
dont le nom est Kahar Mudzakkar, a un impact extrêmement
fort, et ne prendra fin que vers le milieu des années
soixante. Le mouvement panislamique Darul Islam Tentara
Indonesia, par le biais des troupes de Kahar Mudzakkar,
tente d'interdire brutalement la pratique de la religion
traditionnelle des Toraja (et la consommation de porc), et
d'imposer par la force leurs conceptions religieuses.
Reprenant un article du New York Times daté du 11
mars 1951, Tibor Mende évoque ces événements dans les termes
suivants : « Les rebelles sont pour la plupart des hommes
qui se battaient autrefois contre les Hollandais ». Il
présente Kahar Mudzakkar comme un « célèbre chef de guérilla
anti-hollandaise » et précise que les rebelles « sont
mécontents de voir des hommes ayant servi naguère contre les
Républicains dans les forces coloniales hollandaises faire
désormais partie de l'armée indonésienne et mécontents aussi
de la présence dans l'administration d'anciens
fonctionnaires des Hollandais » (3).
Avec le recul, cette reconstitution paraît aléatoire sur un
plan historique, mais elle nous éclaire utilement sur
l'atmosphère très tendue à cette époque dans les montagnes
toraja. Le lieutenant de Kahar Muzdakkar qui joue un rôle
prééminent à Tana Toraja est Andi Sose, natif de Duri mais
étroitement lié aux familles princières de Tallu
Lembangna(confédération au sud de Tator). A cette
période, le Puang (« seigneur » ou chef local) Andi
Lolo de Makale retrouve son poste de leader du Tongkonan
Ada', rebaptisé par le nouveau régime, Dewan
Pemerintahan Sendiri (Conseil Gouvernemental Autonome) ;
la nouvelle désignation du PARKI, principal parti
confessionnel, devient PARKINDO en 1950, et le parti sera
présidé par F. K. Sarungallo. Cette même année voit la
formation d'un gouvernement d'urgence (Pemerintah Darurat).
Localement, le Comité National Indonésien (KNI) porte à sa
tête un instituteur toraja, Rongne (4),
ancien « esclave » du Puang de Sangalla' et résidant à
Enrekang. F. K. Sarungallo, membre de l'aristocratie de Kesu,
prend également activement part au gouvernement du KNI.
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Sur la façade de ce « tongkonan » (maison
typique toraja), l’aigle Garuda, symbole
national indonésien, côtoie les motifs
traditionnels toraja, comme le buffle par
exemple. A Makale, monument à la gloire des
combattants locaux pour la lutte pour
l’indépendance. |
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La conséquence majeure de cette période de troubles
constants a été d'engager plus intensivement les Toraja sur
la voie de la christianisation, de même qu'elle a remis à
l'ordre du jour les vieilles querelles de voisinage entre
les Bugis « islamisés et expansionnistes » et les Toraja.
Cette animosité entre les deux communautés, stimulée sinon
entretenue par le climat de guerre civile, conduit à
toujours plus de méfiance à l'égard de l'Autre et donne aux
deux peuples des alibis pour se réfugier derrière leurs
propres certitudes. De 1950 à 1965, la situation matérielle
des habitants de Tana Toraja reste particulièrement
précaire, la population ne cesse d'augmenter alors que les
terres cultivables viennent à manquer de manière
inquiétante, dans une région où l'autosuffisance alimentaire
constitue de longue date un souci permanent. Des conflits de
« classes » se greffent sur ceux de « castes » à propos,
surtout, des partages des terres et des relations entre
grands propriétaires, petits exploitants et « ouvriers
agricoles » : en somme un problème crucial que connaissent
de nombreuses régions du tiers monde alors récemment
émancipées. C'est à ce moment que des sections du parti
communiste indonésien (PKI) parviennent à recruter des
adeptes au sein de la population paysanne souvent déshéritée
de Tana Toraja.
Dans le contexte religieux, lors de la pratique de certains
rituels (par exemple le Ma'bua'), certains chefs
toraja prônent davantage d'égalité, notamment pour le
partage de la viande (5).
Aussi, le monde des Toraja va se trouver soudainement
bouleversé de par son intégration au sein de l'espace
géographique et surtout politique indonésien, ainsi que le
montrent les manifestations et l'esprit de révolte qui
s'étend dans la région. En quelque sorte, l'arrivée du PKI
survient à point nommé, au moment où celui-ci profite du
soutien qu'il apporte aux luttes paysannes ; les dirigeants
du PKI, Selenda, et même le Secrétaire Général du Parti,
Aïdit, visitent le pays toraja au début des années
cinquante, et y gagnent une certaine popularité (la
structure sociale toraja, « inégalitaire » par excellence,
représente il est vrai un terreau de choix !), acquise
d'ailleurs assez curieusement davantage dans les rangs de
l'élite éduquée qu'auprès des « masses paysannes »
(6).
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En terre toraja, le prestige du statut et la
voie des ancêtres dominent la société, comme
on peut le voir ici, à droite : les cornes
de buffles fixées sur le pilier devant le
tongkonan (ou maison clanique) commémorent
un défunt honoré comme il se doit par la
communauté et surtout la famille. A gauche,
des motifs traditionnels et modernes se
croisent sur un grenier à riz local : on
voit ici un rappel historique, avec les
colons hollandais, leurs autos et leurs
soldats… |
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Dès 1953, notamment après « l'incident du 4 avril », les
divers mouvements de guérilla sont très divisés et perdent
lentement tout crédit aux yeux de la population toraja, qui
apporte sa confiance de plus en plus au PARKINDO. En effet,
ledit incident du 4 avril 1953, engageant une confrontation
serrée entre, d'un côté Andi Sose et Frans Karagan et leurs
partisans, et de l'autre les troupes du contingent de
Palopo-Masamba soutenues par une majorité de Toraja, est
finalement un succès pour les Toraja chrétiens. Une victoire
qui signale autant l'installation progressive mais
incontestable des forces politiques chrétiennes que
l'affermissement de l'identité toraja. Cela étant, les
disputes locales perdurent et s’amplifient même en ce qui
concerne les problèmes des terres et surtout des rizières. A
Sulawesi-Sud, les guérillas connaissent alors une
islamisation de plus en plus grande de leurs effectifs (sur
le plan national aussi, on note la création de l'Armée
Indonésienne de l'Islam, corps militaire regroupant de
nombreux mouvements de guérilla). Agressions, exactions en
tout genre, incendies de villages, etc., se multiplient en
terre toraja, et les pratiquants de l'Aluktodolo sont
à cette période les victimes les plus importantes (les deux
seules religions « autorisées » par les assaillants se
résumant à l'islam et au christianisme).
Inéluctablement, l'essor du mouvement Darul Islam
engendre une série de conséquences tragiques chez les Toraja.
C'est dans ce climat d'insécurité que se préparent les
premières élections générales en 1955. De nombreux partis
nouvellement créés sont en compétition : « Alors que
beaucoup de Toraja sont impliqués dans les groupes
fonctionnels du PKI, leur allégeance politique allait
finalement au PARKINDO. Chez les Toraja, christianisme et
socialisme ne s'excluaient pas mutuellement, ce qui à la
fois aidait et donnait la possibilité au PKI à
s'organiser ». Les deux partis religieux les plus
« fondamentalistes » sont le MASYUMI (musulman) et le
PARKINDO (chrétien protestant). Ce dernier remporte un vif
succès à ces élections, obtenant cinq des sept sièges à
pourvoir au Parlement Régional de Luwu', et recueillant plus
de 50 % des votes (7).
Le PARKINDO va diriger durant une quinzaine d'années la vie
politique à Tana Toraja. Trois raisons majeures expliquent
ce résultat électoral assez exceptionnel du PARKINDO : c'est
d'abord un parti religieux qui représente les
chrétiens majoritaires dans la région ; c'est ensuite un
parti politique apportant surtout une réponse
régionale au pouvoir croissant du « centre » javanais ;
c'est enfin un parti « identitaire » qui veut
incarner la préservation de la société, de la culture et des
traditions autochtones, en un mot de l'identité toraja. Ces
quelques aspects expliquent la popularité et les succès
durables enregistrés localement par le PARKINDO et par ses
deux « annexes » que sont l'Eglise Protestante Toraja (Gereja
Toraja) et la Fondation pour l'Enseignement Chrétien
Toraja (YPKT). Avant le coup d'Etat militaire amenant le
clan Suharto au pouvoir à Jakarta, le parti chrétien
protestant aura l'occasion de tester localement ses forces
lors de la rébellion de 1958 connue sous l'appellation de
PERMESTA ; celle-ci est fomentée par des militaires
« régionalistes » et se développe à partir de Makassar. Le
PARKINDO négocie mystérieusement avec les « frères »
minahasa du nord de l'île (qui sont proches des rebelles),
mais ne s'engage pas en profondeur dans cette aventure.
Avec la terrible et sanglante chasse aux communistes
déclenchée sur tout le territoire indonésien dès 1965,
quelques Toraja seront tués à cette occasion et beaucoup
d'autres arrêtés, à tel point qu'aujourd'hui encore – soit
sept ans après la chute du dictateur Suharto – le terme de
« communiste » est comme absent du vocabulaire, et le
réflexe de la peur toujours présent... L'Ordre Nouveau du
Président Suharto s'était depuis la fin des années soixante
nettement imposé et le pays toraja, à l'instar de l'ensemble
de l'Indonésie, s'est profondément ouvert sur l'extérieur.
Les investissements étrangers, l'industrie touristique, le
développement économique érigé sur le modèle occidental, les
divers objectifs et résultats issus de l'effort intensif de
modernisation nationale, touchent et concernent
irrémédiablement les Toraja. Sur le plan politique et
diplomatique, rien de mieux qu’un régime stable, fut-ce une
dictature aux mains sales, mais bien trempées dans le marché
mondial. Pour le régime, favoriser l’essor du religieux
constitue une voie pour éviter la révolte politique. Cela
reste valable en 2000 comme en 2010, en dépit du danger que
représente aujourd’hui la surenchère religieuse (voire l’ethnicisation
des conflits) orchestrée par le pouvoir. Une situation
encore accentuée par la récente décentralisation.
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Danse de la vie et danse de la mort,
toujours accompagnées par des mélopées et
des chants singuliers |
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Retour à la fin des années 1960 : pour le peuple toraja, une
situation nouvelle est à découvrir et à négocier avec
intelligence par les protagonistes, celle d'exister
pleinement dans un monde encore régi par des valeurs souvent
contraires aux leurs. A ce sujet, dès 1966, Sutan Takdir
Alisjahbana écrit ces propos encore d'actualité (même si
opposer aujourd'hui tradition et modernité n'a plus guère de
sens) : « Dans certains endroits, de nouvelles valeurs et
normes ont émergé, remplaçant les anciennes, et apportant
des orientations et un dynamisme renouvelé pour la société
indonésienne. [...] Toutefois, il y a aussi beaucoup
d'individus et de groupes qui ont perdu tout sens de
direction dans le fossé entre les deux grands courants
culturels [tradition et modernité]. Pour ces gens, l'ancien
est mort et le neuf n'est pas encore parvenu à s'installer »
(8). Depuis 1969
et surtout 1972, Tana Toraja vit au rythme d'une
modernisation allant sans cesse en s'accroissant.
Parallèlement, le tourisme commence timidement à s'installer
à partir de ces années. Après la modernisation politique et
économique, dont le tourisme international est dorénavant
devenu la composante majeure, les Toraja ont encore à
affronter d'autres facteurs de changements essentiels,
notamment dans la vie sociale et religieuse.
Si dans le champ politique, l'ère Sukarno est chez les
Toraja plutôt l'ère du PARKINDO, cette tendance se traduit
également dans le domaine religieux. Au cours des troubles
des années 1952-1953, de nombreux Toraja, principalement de
religion Aluk, se convertissent plus ou moins de
force à l'islam, mais c'est le christianisme qui va, de très
loin, attirer le plus grand nombre de Toraja au cours de
cette même période (surtout à l'ouest du pays). Forte du
poids et du soutien apportés par le PARKINDO et le YPKT, qui
créent de nombreuses écoles à partir des années cinquante,
l'Eglise Protestante Toraja (Gereja Toraja) ne cesse
d'augmenter son pouvoir et son prestige, multipliant
soudainement le nombre de ses adeptes.
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La proximité et même la promiscuité
permanente avec la mort n’empêche en rien
l’humour d’être très présent dans la vie
quotidienne y compris dans les gravures,
peintures ou sculptures des artisans locaux.
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Ces conversions sont rapides et massives, elles ne masquent
pas moins également des intentions conjoncturelles ; en
l'occurrence, éviter les exactions des bandes de rebelles,
éviter qu'elles saccagent les villages et tuent les porcs,
etc. Il fallait en outre « adhérer » à l'une des deux seules
religions officiellement reconnues : l'islam ou le
christianisme. Du fait du travail des colonisateurs et bien
sûr des missionnaires hollandais, et surtout du lourd
héritage de leur passé incluant la haine séculaire de leurs
voisins musulmans (même si elle n'est pas historiquement et
culturellement fondée), les Toraja vont largement opter pour
la religion chrétienne. Ainsi, entre 1950 et 1965, les
conversions progressent de 10 % par an pour la seule
Gereja Toraja ; on passe ainsi en quinze ans de 23.000
baptisés à environ 90.000 (9) !
Dans sa thèse, Eric Crystal évoque précisément la forte
vague de christianisation, et les motivations particulières
qui l'ont entraînée, en seulement une quinzaine d'années
après la Seconde Guerre mondiale, plus exactement entre la
fin des années quarante et le début des années soixante
(10).
En dépit d'une certaine progression enregistrée dès les
années cinquante, l'Eglise catholique et les « petites »
sectes protestantes, devront encore patienter jusqu'à l'aube
des années soixante-dix, avant de voir leur rôle et leur
pouvoir régional s'affirmer auprès des habitants toraja. Les
sectes protestantes, au premier chef desquelles figurent les
mouvements pentecôtistes, très opposées à tout ce qui
ressemble à de l'Aluktodolo, acquièrent depuis les
années quatre-vingt et surtout quatre-vingt-dix, une plus
grande audience auprès des Toraja que d'aucuns jugent
inquiétante. Evidemment, toutes ces conversions, même si en
partie elles sont à inscrire dans la catégorie « chrétien de
peau » (saranibalulang), contribuent à modifier de
manière considérable le paysage religieux toraja, et avec
lui les habitudes et le mode de vie des Toraja ayant
embrassé l'Aluk Belanda, autrement dit la foi de
l’ancien colonisateur (Belanda = Hollandais).D'une
certaine manière, il n'est pas faux de dire que depuis les
années soixante-dix, les chrétiens occupent quasiment tous
les postes de responsabilité et de décision à Tator,
et la société en mutation l'est d'abord de leur fait. Les
secteurs politique (avec le PARKINDO), éducatif (avec
l'association YPKT) et cultuel (avec Gereja Toraja)
sont presque exclusivement aux mains des chrétiens et plus
exactement des protestants. Ce sont d'abord eux qui gèrent
les changements en cours durant ces dernières décennies
(dont les quatre pôles majeurs peuvent être représentés par
la Télévision, l'Eglise, le Tourisme et l'Ecole), avec
l'assentiment et le concours du gouvernement indonésien.
Dans les années 1990, puis 2000, et dans une moindre mesure
jusqu’à nos jours, les Toraja soutiennent majoritairement le
PDI (puis le PDI-P), parti certes nationaliste, mais
accueillant favorablement en son sein les minorités
chrétiennes, dont la patronne a longtemps été Megawati
Sukarnoputri, présidente de l’Indonésie au début du 3e
millénaire (pour assurer la transition démocratique ?) et
fille de Sukarno perçu dans le pays comme le « père de
l’indépendance ». C’est dans la continuité que les Toraja
ont associé identité politique avec identité religieuse,
sans jamais perdre de vue leur identité culturelle… Mais ne
sont-ce pas non plus aujourd'hui les chrétiens qui se disent
et se font les plus ardents défenseurs de l'identité toraja... qu'ils
ont pourtant eux-mêmes mise à mal ? Une contradiction
difficile à assumer.
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Club Dead ou non, les touristes
raffolent du tourisme mortuaire !
Notamment lorsqu’il s’agit de faire
une balade au bord des falaises où
trônent des effigies funéraires
(tau-tau), comme celles de Suaya (à
gauche) ou celles de Lemo (à
droite). |
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Stratégies politiques et tourisme religieux
Depuis une trentaine d’années déjà, le tourisme apparaît
comme une valeur économique sûre et rentable aux yeux des
Toraja, en particulier auprès des dirigeants politiques et
des acteurs économiques locaux. Les responsables religieux
entendent aussi bénéficier cette manne prometteuse quitte à
jeter un voile sur certaines pratiques animistes trop utiles
au maintien de la tradition… Les chiffres attestent de
l'essor rapide et continu des arrivées de touristes dans le
département de Tana Toraja, malgré un certain tassement ces
dernières années (crise politique, catastrophes naturelles
et attentats en Indonésie…). On notera au passage que les
touristes étrangers les plus nombreux à se rendre chaque
année au pays toraja sont les Français, avec environ 25.000
voyageurs annuels depuis 1995. Depuis la chute de Suharto en
mai 1998, l’instabilité politique qui s’en suivit et les
diverses vagues d’attentats, les touristes se font plus
discrets, mais semblent aujourd’hui doucement revenir
(devant la force des désirs d’ailleurs, on s’habitue à tout,
même au terrorisme !)…
Il y a plus de vingt-cinq ans, c'est-à-dire au début de la
déferlante touristique, un article anonyme paru dans Le
Monde avait été consacré aux fêtes toraja et à l'essor
du tourisme dans cette région (11).
L'auteur y dénonçait déjà la recherche de l'authenticité à
tout prix : « Pas de limite au sensationnel. Les marchands
de voyage sont en train de découvrir un nouveau filon : les
sacrifices religieux ». La quête d’exotisme et de sensations
fortes attire des touristes occidentaux blasés des circuits
standardisés. Mais finalement, l'attrait des adeptes
de tous les types de tourisme confondus ne se résume-t-il
pas à une quête de spiritualité ? Venant pour la majorité
d'Occident, où la laïcité mêlée aujourd'hui à la mutation
économique et au défi de la mondialisation angoisse quantité
d'âmes errantes et orphelines, les touristes étrangers
recherchent très souvent à réinsuffler leur philosophie de
la vie ainsi que leur religiosité déliquescente. Surtout,
les fêtes occidentales, banalisées et tournées vers la
consommation, n'ont plus guère de points communs avec ces
fêtes sacrées toraja, forcément sacralisées par les regards
assoiffés en provenance de l'étranger... Pèlerin des temps
modernes, le tourisme fuit temporairement son univers connu
et banal pour mieux assurer sa propre survie. Ainsi que
celle de son monde si méprisé. Attitude paradoxale
mais historiquement maintes fois prouvée...
Tana Toraja, nouvelle destination du « tourisme
religieux » ? On s'interroge évidemment sur ce qui
ressemblerait à un tourisme dit « religieux ». N'est-ce pas
au moment où la pratique religieuse décline ou
parfois se radicalise dans un Occident non seulement en
quête de références mais aussi de spiritualité que les
visiteurs recherchent chez les Toraja la pratique du
sacré dans la ferveur des solennelles cérémonies
funéraires ? En réalité, les Occidentaux observent, avec un
sentiment de nostalgie à peine dissimulé, les autochtones
pratiquer ce qu'ils ne pratiquent plus. Le pèlerin laïc et
moderne est surtout un adepte fervent du tourisme sacré et
traditionnel : œuvre collective, le voyage est toujours un
pèlerinage. La fête recherchée par le touriste en est sans
doute le meilleur exemple : effervescence pour Durkheim,
système de reproduction des croyances et des mythologies
pour Frazer, institution coutumière pour les autochtones,
attraction vivante et curiosité folklorique pour les
visiteurs, la fête est d'abord un acte collectif
(12). A l'image
du tourisme qui s'articule essentiellement dans un univers
occidental, la fête s'inscrit chez les Toraja, comme en
d'autres lieux, dans un espace-temps non-ordinaire
matérialisant la rupture avec l'habitude, la routine, le
quotidien. A vocation communautaire et rituelle pour les
Toraja, spectaculaire et exotique pour les touristes, la
fête remplit bien sa fonction primordiale de rupture
momentanée de l'ordre social établi et convient par
conséquent à toutes les parties concernées.
Nous dirons qu'un pèlerinage est totalement réussi et
complet que dans la mesure où il est accompagné de
cérémonies. En tant que rupture collective avec la vie et le
travail quotidiens, les fêtes marquent des temps forts dans
la vie des Toraja, elles sont nombreuses et fréquentes, même
si les fêtes funéraires constituent aujourd'hui de facto
les cérémonies les plus importantes. Elles ne marquent pas
seulement le temps mais aussi le sentiment d'appartenance
collective, ainsi une fête peut « arrêter » ou retarder
toute autre activité normale (par exemple, le passage sur
une grande route des bus et des voitures est impossible lors
d'une cérémonie funéraire dont les lantang ou
« huttes temporaires » encombrent toute la route). En raison
de leur importance aux yeux de la population locale,
l'organisation des fêtes requiert des moyens considérables
et des coûts prohibitifs. Ainsi un « chantier » pour un
prestigieux Rambu Solo' peut monopoliser un millier
d'ouvriers, occasionner la dépense d'une véritable fortune
accumulée durant un demi-siècle, et ensuite accueillir
plusieurs milliers d'invités dont souvent des personnalités
importantes (du gouvernement de Jakarta par exemple).
Pratiques religieuses et rituels politiques sont ici
particulièrement imbriqués. La récupération politique des
coutumes religieuses à des fins touristiques s’avère de plus
en plus évidente.
A Tana Toraja, une cérémonie réussie est en premier lieu un
événement extra-ordinaire dont on se souviendra et
dont on parlera encore longtemps après qu'elle est terminée.
Et les sacrifices des porcs et plus encore des buffles
occupent une place privilégiée dans le séjour au pays toraja
pour la majorité des touristes. Pour les Toraja également
mais pour d'autres raisons : le sacrifice consiste d'abord,
comme l'ont bien relevé Hubert et Mauss il y a un siècle, à
faire communiquer les dieux et les hommes (en facilitant
notamment l'accès à Puyaou « paradis toraja » de
l'âme du défunt), mais il permet aussi de remettre chaque
membre de la communauté à sa place. Cette étape est franchie
grâce à l'acquittement de dettes envers un ou plusieurs
ancêtres (13).
Pour les touristes, l'acte sacrificiel – caché ou honteux
(combien de tours-opérateurs guident les pas de leurs
clients vers nos abattoirs ?) – étonne et libère les
instincts, comme l'attestent avec force les témoignages
recueillis auprès des touristes. Leur comportement n'est pas
sans ambiguïté : certains racontent ainsi qu'ils ne
« veulent pas et ne peuvent pas regarder ce massacre, cette
boucherie ». Ils se déplacent pourtant à la fête au moment
précis où commencent les sacrifices, et aucun de ceux qui se
plaignent de « la barbarie des Toraja » n'oublie de
photographier la scène si cruelle de ce macabre spectacle
qui n'a, en principe, rien de touristique (ou alors les
abattoirs restent une alternative touristique occidentale
possible)...
Il faut bien évidemment mentionner l'introduction de
rapports marchands nouveaux et surtout la pénétration du
cycle de la monétarisation que l'industrie du tourisme n'est
pas la seule à avoir fortement encouragée. Dans l'ensemble,
le phénomène « inflationniste » que l'on observe dans les
cérémonies n'est pas directement imputable à la présence des
touristes. Il résulte essentiellement du plus grand flux
monétaire et de richesses en tout genre qui circule
désormais en pays toraja. Un rang social élevé est en fait à
la fois de plus en plus difficile à tenir (en raison de la
concurrence et de la forte compétition, il faut toujours
donner et partager davantage, ce qui conduit à une coûteuse
surenchère pour de nombreuses familles) et de plus en plus
facile à gagner (pour ceux qui ont fait rapidement fortune à
l'extérieur et que l'on nomme ici les « nouveaux riches »).
Les principales victimes de cette situation sont évidemment
les anciens nobles, dont le prestige dépendait jusqu'alors
du rang familial et non de l'argent. Dorénavant, la fortune
est le meilleur marchepied pour s’élever socialement et donc
politiquement au pays des ancêtres au balcon qui ne
surveillent plus que de loin les sacrilèges mercantiles des
vivants…
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Les costumes de cérémonies, la grâce des
danseuses, l’esprit de la fête, le folklore
autant que la spiritualité, tout cela
participe à l’engouement suscité par les
cérémonies traditionnelles toraja auprès du
public étranger et touristique. |
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Les fêtes, dont l'organisation et le déroulement sont
parfois affectés par ces nouvelles exigences, subissent
également d'importantes transformations : choix des dates
(souvent pendant les vacances de juillet) et des invités
(surtout les personnalités officielles), danses plus
spectaculaires (certains Ma'badong ou rondes
funéraires), « activités spéciales » pour touristes, etc. Le
« tourisme mortuaire à Tana Toraja », d'après le titre d'un
article déjà ancien de T. A. Volkman (14),
est actuellement toujours en plein essor, et les
conséquences de ce type de tourisme dit culturel peuvent, à
terme, se montrer dramatiques. L’ingérence du politique et
du marché au cœur des traditions est notamment prégnante.
Des dysfonctionnements apparaissent également : ainsi, les
Rambu Solo' deviennent les cérémonies souvent les
plus importantes, alors que les Rambu Tuka' (à
l'exception des Mangrara Banua) tendent lentement à
disparaître (Merok, Maro',Ma'bua,
Ma'bugi, etc.). Moins spectaculaires et plus
compliquées… Moins efficaces donc !
Paradoxalement, ce sont quelquefois les Eglises chrétiennes
qui se chargent de perpétuer et de veiller à la préservation
des traditions rituelles anciennes et pré-chrétiennes...
Ainsi, en 1978, l'Eglise la plus puissante (Gereja Toraja)
a officiellement protesté contre les excès perpétrés par les
touristes et surtout contre l'aspect spectaculaire des
rites. Si les rites traditionnels ne sont à l'heure actuelle
jamais pratiqués à la seule intention des touristes, nous
pouvons toutefois remarquer de temps en temps un côté
« rite-spectacle » tout à fait superficiel et superflu
(15). En
général, plus les invités sont nombreux, plus la cérémonie
est considérée comme réussie (et le souvenir du défunt
célébré), c'est pourquoi les touristes sont toujours, dans
un premier temps du moins, les bienvenus. Les Toraja sont
contents quand il y a beaucoup de fêtes : compte tenu de
l'argent que cela rapporte, des échanges économiques que
cette situation développe (taxes pour le gouvernement,
règlement des dettes familiales, argent provenant des
membres émigrés, etc.).
On constate indéniablement une recrudescence des cérémonies
plus ou moins prévues et programmées d'avance. Le
gouvernement comme les tours-opérateurs essayent parfois de
contrôler ou même de décider des dates et des heures des
cérémonies importantes. L'Office du Tourisme propose parfois
aux familles de leur payer une certaine somme d'argent en
échange, soit de fixer les conditions du déroulement de la
cérémonie, soit d'avoir des informations jugées suffisantes
concernant la fête. D'un point de vue pratique, certaines
familles préfèrent réunir l'ensemble des membres et des
invités pour deux ou trois cérémonies en même temps ; elles
font ainsi des économies en organisant moins de fêtes mais
elles peuvent aussi en préparer de plus prestigieuses. Bref,
les officines politiques, religieuses et touristiques
travaillent de concert pour réinventer selon leurs intérêts
respectifs les traditions locales… plus forcément très
« traditionnelles » ! Ici comme ailleurs dans l’archipel, l’indonésianisation
poursuit son lissage des masses sur fond d’uniformisation
culturelle menée au nom de l’unité nationale.
En 1997, à l'occasion de la campagne officielle pour les
élections en Indonésie (du 27 avril au 23 mai 1997), le mot
d'ordre gouvernemental appliqué à Rantepao fut « pas de
fêtes funéraires ou autres durant cette période ». Les
touristes en eurent pour leurs frais, mais cette attitude
montre aussi que le politique (ou l'idéologique) importe en
Indonésie encore davantage que l'économique même lorsqu'il
s'agit de la sacro-sainte industrie du tourisme. La
construction ou plutôt la consolidation de l'Etat-nation
indonésien est à ce prix... Officiellement donc, aucune
cérémonie n'a eu lieu au cours de cette campagne électorale
à Tana Toraja, mais certaines fêtes parvinrent cependant à
transgresser les directives politiques. Comment ? En
prétextant de l'urgence de la tenue de la cérémonie pour
diverses raisons et en occupant une position politique
suffisamment élevée afin de pouvoir faire entendre sa voix
et ainsi contourner les voies officielles. Toujours est-il
que la politique laïque et la tradition religieuse
font rarement bon ménage !
Face aux succès enregistrés par la religion chrétienne en
terre toraja, les mythes issus de la seule tradition orale
se transmettent moins entre les générations, et souvent, ils
se modernisent ou s'actualisent en fonction des aspirations
du moment, en perdant généralement leur sens symbolique. Les
fêtes funéraires deviennent également plus importantes car
elles sont davantage demandées, plus populaires, au
détriment des Rambu Tuka' qui, à l'exception notable
des Mangrara Banua ou fête d'inauguration/rénovation
d'un tongkonan (maison d'origine toraja),
disparaissent lentement de la mémoire collective du peuple
toraja. Ainsi, avons-nous pu constater que de nombreux
jeunes gens de la région n'arrivent pas ou plus à distinguer
correctement les différents rites les uns des autres, et la
signification profonde des rituels, qu'elle soit d'ordre
spirituel ou symbolique, semble désormais leur échapper. On
assiste ces dernières années à une regrettable
folklorisation des cérémonies traditionnelles, parfois
ouvertement encouragée par des dirigeants politiques plus
indonésiens que toraja et des leaders religieux locaux
plus chrétiens que aluk...
Et si le tourisme international, ultime roue de secours au
chevet de la tradition spirituelle menacée, sauvait
finalement l'aluktodolodes vitrines de musée ? Les
chrétiens toraja, dans leur souhait flagrant de prospérer
grâce aux recettes du tourisme feraient bien d'y songer, car
les touristes ne se déplacent pas à Tana Toraja pour y
rechercher le christianisme ! Sans doute faudra-t-il choisir
entre ces deux formes modernes de Salut assuré que sont le
Christ-Roi et le Dieu-Dollar... Là aussi, le sacré et le
marché ne peuvent plus rien sans l’aval ou, mieux, la
complicité, du politique… Le temps passe sans que cela ne
change fondamentalement, en dépit des crises de régime ou
d’une corruption qui simplement change de mains : en 2011,
les fondements spirituels et traditionnels de la société
toraja s’effritent au risque de disparaître pour de bon au
profit d’un moneytheism /monothéisme diffusé à grande
échelle par des églises chrétiennes sans scrupules, avides
de pouvoir séculier, autrement dit politique, dans une
région en proie à de fortes mutations. L’alliance
stratégique entre pouvoir politique et pouvoir clérical,
tout en utilisant la culture comme outil et même comme arme
identitaire, décide de l’avenir des habitants sans
réellement les consulter, et sans présager grand espoir de
voir demain subsister le sens originel des traditions
locales. Dans ce jeu dangereux, où l’ethnicisation est aussi
un risque, on sait ce qu’on peut gagner sans voir
malheureusement ce qu’on est en train de perdre…
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