S'orienter à Bali ?
De quoi perdre son Nord !
 

 

A l’exception des routes, pour lesquelles le doute n’est pas permis, il n’existe pas d’axe nord-sud à Bali ! Il serait bien plus opportun d’évoquer un axe, doublé d’une farouche opposition montagne-mer. Une mauvaise plaisanterie « locale » – mais divulguée dans les cercles restreints chers aux expatriés occidentaux repliés dans le sud « colonisé » de l’île – raconte que « demandez votre chemin à un Balinais et c’est sûr que vous ne trouverez pas l’endroit recherché »… L’hindouisme est sans doute aussi passé par là ! A Bali, comme en maints endroits d’Asie, la vision du monde et de son espace-temps est nettement plus verticale qu’horizontale. Une optique qui a pu désorienter plus d’un Occidental conforté dans son rationalisme illuminé depuis l’avènement dudit Siècle des Lumières dont par ailleurs la part sombre reste à éclaircir. Clash des civilisations peut-être, incompréhension des cultures c’est sûr. On peut également douter du bien-fondé du conseil lancé autrefois – comme une bouteille à la mer ? – par l’excellent écrivain Henri Michaux : « L’Orient pour mieux s’orienter ». A voir. Mais le poète, avant tout artisan des mots, n’est pas supposé détenir un savoir encyclopédique et encore moins avoir la science infuse. D’ailleurs personne ne l’a ou alors cela se saurait ! Et ce n’est pas là une question d’orientation géographique ou professionnelle mais de capacité purement intellectuelle. L’humain est limité, c’est ainsi, et lui demander de déplacer des montagnes n’est pas de son ressort, même s’il a parfois la prétention de pouvoir réaliser l’impossible (c’est comme ça aussi que commencent des guerres et des catastrophes). Il y a des dieux pour cela. Ils doivent bien servir à quelque chose. A Bali tout particulièrement.

 

A Bali, la montagne est un repère, et le plus haut sommet, c’est l’axe central, celui d’où tout part et repart. Le volcan Agung occupe à merveille ce rôle dans « l’île des dieux » où la « montagne de feu » (gunung api ou volcan) s’intègre pleinement dans la double pensée hindoue et animiste. Les Balinais se repèrent par conséquent à partir du Mont Agung qu’on aperçoit souvent au loin dépassant les nuages. Une chaîne de montagnes volcaniques coupe véritablement l’île en deux, en son centre, isolant quelque peu le nord du sud, mais… on ne dira pas pour autant « sud » et « nord », comme nous le ferions logiquement en Occident. Deux parties – sacrée et profane – se partagent donc l’univers spatial balinais : d’un côté la direction sacrée de la chaîne montagneuse (appelée hulu) et de l’autre la direction profane de la mer (appelée tebèn).

 

En clair, on dira surtout « kaja » pour indiquer le haut, le sommet ou la montagne et « kelod » pour signaler le bas, la plaine ou surtout la mer. On ne peut donc en aucun cas traduire « kaja » par nord et « kelod » par sud, ce qui serait pourtant bien pratique et rassurant pour un esprit cartésien… Explication ! Si vous êtes à Ubud, et vous vous rendez à Denpasar, ça marche ! Puisque vous aller à « kelod » (pour les Balinais) et au sud (pour les Occidentaux) ; mais si vous êtes à Singaraja et vous vous souhaitez monter au lac Buyan, ça ne colle plus du tout ! Car vous irez à « kaja » (pour les Balinais) mais au sud (pour les Occidentaux). En sens inverse, en allant du lac Buyan à Singaraja, le Balinais ira en direction « kelod » tandis que l’Occidental ira tout naturellement en direction du nord… Mais son « nord » ne correspond à rien de concret pour l’autochtone.  Finalement, la meilleure boussole à Bali, pour ne pas perdre le « nord », c’est encore de demander son chemin aux locaux. En plus, cela crée des rencontres sympathiques tout en évitant au bule (les Occidentaux) d’être trop à l’ouest… Et de les remettre, au cas où, sur le droit chemin.

 

 

 

En arrivant à Munduk « par le haut »… Gare aux tournants balinais, l’imprévu est presque prévu !

 

 

 

Ce qui vaut pour le nord et le sud est, dans une moindre mesure, également applicable pour l’est et l’ouest. A Bali, ces notions – comme encore davantage celles de droite et de gauche – sont floues comparés aux termes locaux « kangin » et « kauh ». Certes ces deux mots renvoient respectivement à est et à ouest mais toujours par rapport à la montagne et aussi au soleil. En réalité, si « kangin » est source de vie et annonce la direction du soleil levant, « kauh » indique la mort et se dirige vers le soleil couchant.

 

Les quatre « points cardinaux » qui comptent vraiment à Bali divergent profondément des nôtres, il s’agit : du sommet de la montagne, du niveau de la mer, du lever du soleil, du coucher de soleil. Voilà à partir de quoi les Balinais s’orientent au quotidien. La montre ou la boussole sont des biens futiles voire inutiles pour les riziculteurs balinais ! Certes l’occidentalisation des mœurs sur fond de mondialisation culturelle progresse à grands pas, mais la Rolex avant l’âge de 50 ans ça ne leur dit rien et la boussole concerne d’abord les marins qui dans le coin de Bali sont surtout des musulmans venus des îles voisines… Il reste le GPS. Mais pas sûr qu’il leur soit d’un grand secours. Sauf peut-être si le « local » vient de Jakarta ! Surtout que sur cette petite île en superficie qu’est Bali, on trouve un warung (gargote) à tous les coins de rue, de rizière, de forêt, autrement dit il est quasiment impossible de parcourir 500 mètres sans pouvoir saisir l’occasion d’engager la conversation avec quelqu’un. Du bonheur garanti si l’on est sociable, un cauchemar tout aussi garanti si on est venu pour rechercher la solitude…

 

 

 

Au complexe de temples de Besakih, « temple-mère » de l’hindouisme balinais, le « haut » et le « bas » sont à tous les étages afin de bien rejoindre les différents temples réunis au sein de ce vaste ensemble sacré de l’hindouisme local.

 

 

 

A Bali, le macrocosme vient intensément influencer le microcosme. Et l’esprit du lieu qui régit l’espace global et même intersidéral interfère également sur l’espace local et même familial voire corporel : l’agencement de l’habitat traditionnel ou la symbolique du corps humain fonctionnent sur ce même modèle. En fait la montagne sacrée décide de tout : l’orientation des villages, des temples, des maisons, des lits même… Le sacré s’immisce ainsi jusque dans la chambre à coucher car, une fois nos corps alités, nos têtes doivent être obligatoirement dirigées vers le sommet de la montagne… Reconnaissons que dans ce cas, nos références occidentales sont désuètes – et muettes d’explications – alors que la connaissance du relief local est nettement plus utile et adaptée aux circonstances.

 

 

 

Sacré, fascinant et inquiétant, du haut de ses 3142 mètres, le GunungAgung trône sur Bali et abrite sur son flanc le grand temple de Besakih. Sur son versant nord le terrain est particulièrement sec, tandis que sur son versant sud, il est nettement plus vert et humide. En faisant le tour du volcan, on observe divers types de climat et de végétation.

 

 

Au final, en nous indiquant le (bon) chemin, un Balinais ne se contente pas de décrire l’espace physique (ce qui pourtant contenterait largement l’Occidental égaré !) mais d’inclure cette description dans un schéma global où l’espace serait tout autant culturel, religieux que social. C’est aussi pourquoi, lorsqu’un Balinais vit à l’étranger, en France ou aux Etats-Unis par exemple, il éprouve souvent de réelles difficultés à trouver sa voie, et bien sûr à s’orienter : confondre le sud et l’est alimente éventuellement une source d’angoisse et ne pas arriver à distinguer la droite de la gauche est une potentielle source de moquerie de la part de ses amis européens ou américains… Là où cela peut même s’avérer dangereux, et je parle ici de vécu qui a failli mal se terminer, c’est lorsque vous êtes à vélo avec un Balinais, par exemple à Rennes ou à Amsterdam, et que soudain vous lui demandez de tourner rapidement à gauche, et bien son (long) temps de réflexion peut surprendre ! Et du coup causer un grave accident qui risquera de lui faire très mal et qui vous confirmera que vous n’avez pas compris la raison de cet accident ! Moralité de l’histoire : ce qui est évident, naturel ou logique pour vous ne l’est pas nécessairement pour lui. Et inversement. Cela vous semble logique, à vous, qu’un de mes amis balinais résidant sur la côte nordique de l’île, près de Seririt, me dise un jour : « je monte chez toi au nord pour discuter ! » alors que je demeure près du lac Tamblingan, certes en hauteur, mais vers le sud, selon les critères habituels… Il y a toujours des Balinais – ou des bule ensauvagés ! – qui confondent « haut » et nord, « bas » et sud… Et là, une fois n’est pas coutume, c’est la porte ouverte à toutes les confusions, dans toutes les directions, à tous les vents. Marins et marrants.

 

 

 

« Le détour est la voie la plus droite » suggérait jadis le sage Confucius.
A Bali, ici dans la région de Muncan, cette sagesse chinoise prend tout son sens, si l’on peut dire.

 

 

 

En 2012, « s’orienter à Bali » c’est aussi indirectement braver la pollution et les embouteillages « environnants ». L’île est gravement encombrée et désormais l’heure est au « comment désengorger ? ». Vaste question dont la réponse tarde à venir. Cela concerne le sud principalement. Circuler devient un sport, mais un sport lent pour lequel il faut s’armer de patience autant que de concentration. Les axes routiers entre Kuta, Denpasar et NusaDua – et désormais aussi Ubud – sont souvent bouchés. Et même si les véhicules roulent de plus en plus lentement dans cette zone de l’île, les choses, elles, vont beaucoup trop vite : au printemps 2011, on pouvait lire dans les colonnes du Jakarta Post, que « le nombre de véhicules augmente chaque année de 12,42 %, contre une croissance de 2,28 % du réseau routier. Les 3,9 millions de Balinais utilisent 1,55 million de véhicules dont 71,81 % de motos, 19,39 % de voitures particulières, 9,1 % d'utilitaires et seulement 0,88 % de véhicules de transport en commun ». Une situation aussi alarmante que tout simplement aberrante.

 

La Banque mondiale avait pourtant recommandé, dès 2008, que Bali développe rapidement un réseau de transports en commun qui serait – enfin ! – capable de couvrir 70 % des véhicules en circulation. La politique locale avance encore moins vite que les voitures immobilisées dans le trafic et au point mort. Néanmoins, depuis l’été 2011, un embryon de véritable réseau de bus a été mis en place. Cela va prendre du temps – et un sérieux travail d’éducation populaire – mais l’orientation pour le coup semble avoir été la bonne…

 

Les quelques six millions de touristes estimés pour l’année 2011 (env. 2,7 millions de touristes étrangers et env. 3,3 millions de touristes indonésiens) risquent à la longue de se lasser d’une île paradisiaque où s’orienter dans le bon sens relève d’un chaos généralisé dès lors qu’on se retrouve prisonnier sur le goudron ou plus prosaïquement pris au piège au cœur d’une masse automobile informe, bien loin de l’image de carte postale négligemment promise par une agence de voyage lointaine et peu scrupuleuse… Une possible désertion de Bali de la part des voyageurs partis aller quêter des îlots plus sereins et préservés n’est dorénavant plus une option, c’est déjà une réalité pour beaucoup. Et un risque supplémentaire de voir demain des Balinais plus désorientés que jamais face à l’incurie des politiques – locales ou internationales – dites de développement de leur île.

 

 

Voie rapide… au ralenti. Entre Kuta et NusaDua, il y a l’aéroport et les bouchons. Sans oublier les avions qui survolent le ciel. Bali néanmoins bouge, avance et s’adapte. Au risque parfois d’y perdre son âme comme le nord.

 

 

 

S’orienter à Bali consiste enfin, pour les industriels du tourisme et d’autres secteurs économiques, tout comme pour les autochtones acteurs eux aussi de la mondialisation, à ne pas perdre le Nord, ses touristes fluctuants et ses affaires fructueuses, au risque de connaître à nouveau des lendemains moins enchanteurs… A moins qu’une autre orientation est possible, et pourrait voir le jour à Bali ? Il n’est pas encore interdit de rêver. Ni de voyager.

 
     
     
 
 

Franck Michel

 
 
     
     

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