Nyepi, le jour du silence à Bali
 
     
 

Défilé des ogoh-ogoh dans un village au nord de Bali

 

 

 

Le nouvel an à Bali c’est sacré ! Pas le nôtre mais le leur, car nyepi ne rime ni avec champagne ni avec robe de soirée. D’ailleurs le nouvel an balinais ne suit même pas notre calendrier, c’est donc un tout autre nouvel an dont il s’agit ici : une cérémonie à la fois populaire et religieuse qui tient autant du carnaval à la sauce locale que d’un hommage impressionnant au silence, le tout en moins de 48h… Pour les étrangers résidant sur place ou visitant l’île, nyepi intrigue et fascine – énerve parfois aussi ceux qui sont pressés de s’affairer – mais jamais ne laisse indifférent. Passer nyepi sur place c’est une autre manière de découvrir Bali.

 

 

Un réveillon tonitruant et un jour de l’an taciturne

 

 En 2012, si l’on suit notre très papal calendrier grégorien, mais aussi en 1934 si l’on suit plutôt le calendrier hindouiste Saka, l’un de ceux en vigueur à Bali, le jour de nyepi tombe le 23 mars. En deux temps forts, le passage à la nouvelle année signe un double passage à l’acte, d’abord celui de se manifester haut et fort, et ensuite celui de se taire toute une journée durant. Cette sorte de fête du nouvel an débute en réalité bien avant le « jour du silence », deux semaines à plus d’un mois avant selon les traditions des villages ou régions de l’île. En effet, jeunes et moins jeunes s’occupent alors dans l’île des dieux pour mieux se préparer à apaiser, le moment venu, les démons qui tenteront de faire une « descente » sur terre à l’occasion de nyepi. Pour ce faire, on fabrique toutes sortes de monstres (les fameux ogoh-ogoh), notamment en papier mâché, une excellente occasion également pour donne libre cours à l’imagination artistique des habitants. Il y a quelques années, on avait pu voir défiler dans les rues des effigies ici à l’image de Georges Bush et là à celle de Ben Laden, sorte de frères siamois monstrueux venus effrayer, un temps compté, les Balinais avec leurs mauvais esprits guerriers respectifs… Les ogoh-ogoh sont par conséquent très divers (beaucoup de statues de guitaristes très rock’n roll !), le pire côtoyant le meilleur, et quelques superbes sculptures difformes également d’infâmes structures informes. De tout donc, pour tout le monde.

 

 Nyepi survient trois jours après melasti, une cérémonie spécifique de purification particulièrement importante. Les jours qui précèdent nyepi, nombre de cérémonies se déroulent un peu partout, surtout en ville et sur les plages, contribuant ainsi à immobiliser peu à peu le relatif bon fonctionnement de l’île : le ralenti sera la cadence de mise et ce jusqu’à l’arrêt total des activités le jour même de nyepi. L’ordre est remplacé par le désordre, et les Balinais optent pour quelques jours de joyeux bordel. Le pavé appartient désormais aux monstres et les flics appelés à la rescousse ne font que canaliser les pulsions démoniaques qui irriguent les voies de circulation balinaises. L’apothéose de ce vacarme désorganisé scrupuleusement préparé – qui s’apparente à un véritable rite d’exorcisme – s’opère la veille de nyepi. Après une mise en bouche matinale orchestrée par un potin généralisé à l’occasion duquel les gosses sortent leurs pétards et leurs baffles pour espérer, grâce à ce bruit d’enfer,  repousser les esprits malfaisants qui sont aux portes du paradis : mais le raffut ne fait guère fuir les agents du Malin qui s’installent comme ils peuvent à la place des dieux. Dans ce brouhaha assourdissant, les ogoh-ogoh – souvent portés sur des plateformes de bambous attachés – se promènent dans les rues comme pour mieux affirmer leur présence et leur puissance dévastatrices. A cet instant, c’est Yama, le maître craint de l’enfer, qui rameute toute une flopée de démons dans l’île. Dès la tombée de la nuit, des offrandes par milliers parsèment les routes et plus encore les croisements dans le but avéré de les attirer dans un traquenard. Un pemangku ou prêtre sera présent pour tenter de gérer la situation : après le temps incontournable de la prière vient le temps du bruit salutaire et de l’excitation générale !

 

 Yama a en quelque sort ouvert la boîte de Pandore. La démesure donne la mesure, les statues de carton s’érigent, les membres du banjar s’activent, et ça pète et ça gueule à tous les coins de rue de Bali, tandis qu’aux carrefours on fait tourner les ogoh-ogoh pour mieux leur faire tourner la tête et même leur faire perdre le nord. Qu’on les comble ou qu’on les combatte, les monstres doivent avant tout être « sous contrôle », ce qui n’arrive qu’après minuit, si tout va bien. Un mauvais esprit qui se paume est un peu une brebis égarée retrouvée. A Bali, cela pourrait se traduire par le besoin d’un retour à l’ordre, hindou comme il se doit par ici. La bataille nocturne contre le Vilain se poursuit jusqu’à ce que le Bien triomphe du Mal, et les Balinais des démons et monstres en tout genre. Autour de minuit, les habitants s’avouent épuisés par cette bataille symbolique mais bien rangée contre les ogoh-ogoh, et l’heure est à l’apaisement. Le renouveau dans l’ordre et la sagesse peut ressurgir à partir du moment où les esprits néfastes ont été défaits et ont repris le chemin du ciel. Ici minuit n’est pas l’heure du crime mais celle de la rédemption. C’est surtout l’annonce, lente mais sûre, tant attendue du passage à la nouvelle année. Forcément meilleure.

 

 Désormais aussi, le mal s’est fait la malle, et l’île tout entière doit être correctement « vidée » de ces esprits tordus et malfaisants. L’île des démons redevient l’île des dieux. Et tout le monde peut à nouveau souffler… L’heure n’est toutefois pas à la célébration mais au recueillement. Ainsi, pendant 24 heures, plus précisément de 6h du matin à 6h du matin le lendemain, c’est absolument « silence radio » pour tous. Ce n’est donc pas le moment de tomber malade ni même de tomber tout court compte tenu du bruit que cela pourrait occasionner ! Nyepi est donc une opération « île morte » pour une journée. Ce qui prédomine en ce jour du silence obligatoire, ce sont les interdits : ni feux ni lumières autorisés, on ne prend ni auto ni moto, toute la famille est officiellement interdite de télé et les touristes, eux, sont lourdement incités à ne pas bouger de leur hôtel-prison, restos et boutiques font une pause bienvenue dans leurs affaires et les avions ne décollent pas de l’aéroport de Tuban au sud de l’île. Seules exceptions : les personnes à hospitaliser d’urgence et les femmes en train d’accoucher… Pour tous les autres, aucune mobilité n’est autorisée, aucun circuit au programme.

 

 

Des rites exigeants pour des démons et dieux vivants

 

 L’organisation rituelle de l’ensemble des cérémonies qui précèdent et entourent nyepi peuvent s’agencer en six étapes et se comprendre comme suit :

  1. Pour commencer, c’est le rituel melasti qui a lieu en principe trois jours avant nyepi. Dédiée à SanghyangWidhiWasa, cette cérémonie est avant tout un rituel de purification des objets sacrés et consiste également à recueillir de l’eau sacrée provenant de l’océan. Elle se déroule la plupart du temps dans un temple hindou situé en bordure du rivage (purasegara), comme par exemple celui-ci, ici sur les deux photos, à Padangbai, dans le sud-est de l’île.
     

  2. Ensuite, un rituel appelé bhutayajna est réalisé pour vaincre les esprits et autres éléments néfastes ainsi que pour créer un équilibre, selon les préceptes de la philosophie balinaise, entre les dieux, les hommes et la nature. A l’aide d’offrandes, ce rite est encore supposer apaiser BataraKala. Les habitants confectionnent alors ces « statues » temporaires et non moins démoniaques que sont les ogoh-ogoh afin de symboliser/représenter les êtres et esprits malfaisants. Après les parades des statues, ces dernières sont en principe brûlées lors d’un rituel nommé ngrupuk. Une étape qui n’est plus systématique de nos jours.
     

  3. Les phases du rituel de nyepi proprement dit se comptent au nombre de quatre : a) Amati geni, pas de feu, de lumière, d’électricité ; b) Amati karya, pas de travail ou d’activité ; c) Amati lelunganan, pas de voyage, aucun déplacement ; d) Amati lelanguan, jeûner et s’abstenir de tout désir.
     

  4. Puis, le rituel, appelé yoga-brata, consiste à fixer à 24 heures, le temps du silence. Un temps – sous bonne surveillance – qui s’étend de 6h au lendemain à la même heure.
     

  5. Le rituel ngembakagni-labuhbrata s’effectue pour tous les Balinais dont le souci est de pardonner aux uns et aux autres les erreurs passées. Ce rituel consacre également la nouvelle année qui va commencer.
     

  6. Dernier rituel, dharma shanti, le silence est d’or, c’est le « cœur » de nyepi.


 

 
 
 

Pandangbai : purasegara, ou plus exactement « Goa Padangbai », petit temple de la mer,
caché derrière le temple plus important, perché sur la colline, également face à l’océan.

 

 

 

 

Nyepi, un jour pas comme un autre

 

 Incontestablement, le « jour du silence » – singulier rite de passage puisqu’il marque clairement le passage de l’an – est d’abord un jour calme et immobile, propice à la méditation, à l’introspection et aux questionnements de l’âme. C’est sans doute pour cela aussi que les expatriés et autres touristes attristés de tant de fermetures des « lieux de vie » quittent Bali pour Jakarta ou Lombok le temps de ces festivités insolites, d’abord fortement carnavalesques puis étrangement silencieuses. S’il est d’or, comme on le sait, le silence fait parfois peur à tous ceux qui comblent à longueur d’année leur vide ambiant par du bruit et du vent… Le jour de nyepi est sans doute l’unique moment de l’année où l’on entend les mouches voler et où l’on voit des rues complètement désertes. Un régal pour certains, un désastre pour d’autres… A l’issue de ces intenses moments de débordements, et le calme revenu, les ogoh-ogoh traînent sur les bas-côtés des routes ou aux abords des plages. La tradition nous explique qu’ils sont brûlés dès la fin de la cérémonie ou le jour suivant cette dernière. De nos jours, les monstres restent avec nous, sans doute parce qu’ils sont avec nous, peut-être même en nous. Les villageois les admirent tandis que les touristes les photographient. Les ogoh-ogoh deviennent quelquefois des souvenirs bien prisés… même si le plus souvent ils sont beaucoup trop grands pour être transportés ou seulement portés.

 

 Drôle de jour de l’an balinais que ce nyepi, dont le terme signifie en fait « rester silencieux ». Assermentées par le banjar en charge, certaines milices villageoises dites de la tradition (pecalang) surveillent les habitants pour bien vérifier que, en ce jour sacré, personne n’enfourche sa moto ou n’allume de feu, voire de lumière pour lire un bouquin… Dans le cas où l’adat (droit coutumier) aurait été malmené, la punition sera à la hauteur de l’affront divin, et des hommes armés de lances sacrées sinon magiques (tumbak) n’hésiteront pas à investir les demeures des « récalcitrants » et autres contrevenants à la tradition. On ne le sait que trop bien, si les coutumes ont souvent des fondements légitimes et bienfaisants, elles entretiennent aussi le terreau de toutes les intolérances, le tout étant donc une question de « bon » dosage. Pas toujours évident à trouver. Le jour ngembakgeni, lendemain de nyepi, est celui où l’on rompt le jeûne et la méditation, celui qui voit la reprise des activités dites normales. Retour à la norme donc par le biais du normal. Les pecalang rentrent dans leurs pénates et les habitants retournent au boulot.

 

 On notera tout de même que, concernant le rituel nyepi du 23 mars 2012, des inquiétudes – et de sérieuses menaces terroristes – ont perturbé le bon déroulement des cérémonies, notamment dans le coin de Sanur dans le sud de l’île. Un jour du silence qui fut hélas marqué par le fantôme des bruits de bombes, réelles ou imaginaires. De quoi attiser la méfiance à la place de la méditation, et de quoi aussi troubler un calme trompeur qui n’a, il est vrai, rien de paradisiaque…


 

   

 

 
 

Durant la veille de nyepi, on se déguise et toutes formes de monstres surgissent !

 

 

 

En résumé, on peut retenir que si les règles traditionnelles sont réellement dures et non négociables, il est cependant intéressant de relever que la société balinaise accorde encore la priorité à l’ordre du rituel et de la coutume locale face à l’ordre du marché et des affaires globales : on imagine le manque à gagner des commerçants de tout poil, de certains voyagistes contraints à s’arrêter de bouger, et bien sûr de la fermeture de l’aéroport en ce jour béni d’arrêt des machines. De la Machine devenue infernale, de la mondialisation toujours plus banale. L’argent-roi ne serait donc pas totalement couronné à Bali, voilà qui donne un peu d’espoir… Un autre monde serait donc pensable, possible, voire envisageable ? Et Bali un modèle alternatif ? Qui sait de quoi demain sera fait. On peut toujours rêver. En attendant, calme et patience sont de rigueur…

 

 

 

Franck Michel

 

 

 
     


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