Naître à Bali : de la grossesse
au premier anniversaire de l'enfant
 

 

Comme partout, la naissance s’apparente à Bali à une formidable aventure humaine. Une aventure perçue ici comme étant plus spirituelle que physique, d’autant qu’il s’agit toujours de concilier les forces visibles (sekala) avec celles qui sont invisibles (niskala). Les rites liés à la naissance commencent plusieurs mois avant celle-ci (notamment par le biais des massages opérés auprès de la femme enceinte) et se terminent bien après la venue au monde du nouveau-né. Le tout premier rite directement lié à la naissance se produit… six mois avant l’accouchement ! C’est le moment où le fœtus prend définitivement une forme humaine (pededong-gedongan). Soulignons l’importance dans le cadre des croyances balinaises des « quatre frères/sœurs » (ou kandaempat : c’est-à-dire le liquide amniotique, le sang, le placenta, l’enveloppe) qui « accompagnent » toujours la naissance d’un enfant. Ce dernier n’arrive pas tout seul au monde. Ainsi, même avant de voir le jour, le bébé est déjà contraint de composer avec ces kandaempat, le tout en lien étroit également avec la nature et le sacré. Ces « quatre frères/sœurs » protègent le bébé, comme l’enfant puis l’adulte plus tard, et des offrandes leur sont régulièrement consacrées, surtout si le bébé tombe malade. Selon d’anciens manuscrits balinais rédigés sur des feuilles de lontar, le fœtus (manik) a été créé par l’énergie féconde du dieu Brahma. De son côté, le fœtus encore lové dans le ventre de sa mère découvre les sentiments dès le premier mois, il acquiert et développe la mémoire, une fois traversés les deux premiers mois de son existence. Le cinquième mois détermine si le fœtus deviendra réellement humain. Tout un programme !

 

Les rituels de grossesse (magedong-gedongan) consistent à créer les meilleures conditions pour une bonne naissance, et la manifestation la plus courante est celle des époux priant ensemble devant l’autel des origines/ancêtres situé dans l’espace réservé du temple familial. La femme enceinte (parfois avec son époux) se voit également contrainte de se purifier à chaque fois qu’elle pénètre un espace sacré. De manière globale, les époux qui ensemble attendent un enfant ont tout intérêt à se comporter le plus dignement et calmement qui soit. Toujours à l’heure actuelle, de nombreux maris ne coupent pas leurs cheveux durant la grossesse de leur épouse. C’est l’un des interdits qui perdurent au fil du temps. La naissance, ou plus exactement la sortie de l’utérus, rend la femme et le bébé impurs durant les 42 premiers jours de la vie du jeune enfant. De nos jours, certaines femmes s’isolent encore durant les quelques jours qui précèdent l’accouchement. Juste après la naissance commence un véritable moment de « danger » pour la mère et l’enfant car beaucoup de Balinais considèrent que tous les deux « sentent » le sang durant les deux jours qui suivent la naissance. Une période propice pour la venue des démons et autres fantômes maléfiques, surtout que le bébé, faible et fragile, est alors une proie facile pour les influences négatives qui risquent de le tourmenter.

 

 

 

Affichage public au marché central de Gianyar, au centre de l’île. La volonté des autorités locales est ici de lutter contre les grossesses non souhaitées voire non souhaitables. La vigilance doit porter sur « 4 trop ». 1) ne pas être enceinte trop jeune ; 2) ne pas être trop âgée pour devenir enceinte ; 3) ne pas tomber enceinte trop souvent ; 4) ne pas être plusieurs fois enceinte à des périodes trop rapprochées.
Rappelons aussi qu’en Indonésie, depuis la période de Suharto, la règle politique en matière de planning familial et de contrôle démographique – surtout de la natalité – n’a guère été modifiée :
dua anak cukup « deux enfants ça suffit ».

 

 

 

Les cinq rituels les plus importants qui suivent « l’acte de naissance » sont :
 

  1. La cérémonie de la « coupure/détachement du cordon ombilical » (lepasaon ou aussi kepusodel) est un rituel qui se déroule, en général, quelques jours après la naissance de l’enfant. A partir de ce moment, le cordon est recueilli puis conservé dans un récipient confectionné à partir de feuilles de cocotier tissées (tipattaluh ou aussi ketipatkukur), et ce au moins jusqu’à la cérémonie appelée tigabulanan (105ème jour après la naissance). Autrefois, mais la pratique semble diminuer ces dernières décennies en raison de l’augmentation des accouchements à l’hôpital (ce qui est d’ailleurs plutôt une bonne chose sur le plan sanitaire), le mari assistait sa femme lors de l’accouchement notamment pour recueillir le placenta qu’il devait ensuite bien laver et placer dans une noix de coco, avant de l’enterrer tout près de la maison familiale. Aujourd’hui, les hommes se font plus discrets mais ils continuent de récupérer le placenta – y compris à l’hôpital – pour aller l’enterrer dans le sol devant chez eux. Cette cérémonie est aussi riche en offrandes, et on installe souvent une plateforme (palangkiran) spécialement disposée à l’endroit de IdaHyangKumara, le dieu des enfants.
     

  2.  La cérémonie du 42e jour, rituel consistant à apaiser et contenter les esprits négatifs qui sont alors invités à quitter le corps de l’enfant. Cette date marque aussi la fin de l’abstention (tutugkambuhan) et de la période d’impureté de la mère, le cycle de la naissance de l’enfant et de la mort du placenta arrivant à son terme. 
     

  3. La cérémonie du 105e jour (soit trois mois du calendrier balinais approprié), date précise où lors du rituel le prêtre attribue officiellement un nom à l’enfant. Cependant, avec la modernité ambiante qui atteint les coins les plus reculés de Bali, de nombreux parents donnent directement un nom à leur enfant dès sa naissance (à noter que, dans certains villages, cette cérémonie de « nomination » peut aussi avoir lieu le 12e jour après la naissance). Il demeure que ce troisième rituel (tigabulanan) est le plus important après la naissance. L’humanité de l’enfant est officiellement reconnue et c’est à ce moment fatidique que les pieds du bébé touchent pour la première fois le sol. Avant cela, les esprits malfaisants rôdant à même le sol, le bébé était considéré comme un être « humain, trop humain » et donc bien trop fragile pour traîner à terre parmi tous ces démons potentiels… La coutume varie d’une région à une autre, d’une famille ou d’une caste à une autre. Ici on recouvrira le bébé d’une « cage » en rotin tressé, là on l’enveloppera d’un tissu, mais à chaque fois lorsque que la progéniture est « libérée » de sa carapace provisoire, elle entre – ou mieux intègre – symboliquement dans le monde des humains à part entière. L’enfant n’est plus un don divin mais déjà un membre social de la communauté humaine. Une communauté de vie toujours en gestation, en mouvement, en renouvellement. Parfois, on trempe les petites mains du bébé dans un grand bol d’eau où nage un poisson (réel ou symbolisé) afin que l’enfant plus tard puisse prospérer et progresser le mieux possible. Le prêtre convoqué fait rouler un œuf sur le corps frêle du bébé pour lui donner de la force, il lui attache ensuite des petits bracelets en coton autour des poignets après les avoir placés sur la tête du petit, cela pour lui présager d’une vie longue et riche. Accrochés aux bras et aux chevilles des bébés, d’autres bracelets, bagues et colliers – argentés et dorés – offerts en cadeaux de la part de la famille (surtout des parents), viennent encore compléter cette panoplie de bijoux métalliques. Enfin, autour du cou, le bébé impressionné par autant de précaution et d’attention à son égard porte un collier de protection où généralement une amulette renferme une partie du cordon ombilical.
     

  4. La cérémonie du 1er anniversaire (otonan) constitue un important rituel qui a lieu exactement après une année du calendrier balinais (soit après 210 jours). A cette occasion, on rase la tête de l’enfant – il s’agit de faire disparaître les premiers cheveux « acquis » lors de sa sortie de la « grotte » – dans un but de purification. Le plus souvent, on ne laisse qu’une petite touffe devant sur la tête, ce qui n’est pas sans donner une belle allure au bébé : une sorte de bébé rocker à la mini banane gominée ! On signale qu’en certains lieux de l’île, on rase la tête de l’enfant plutôt lors de la fête du 3e anniversaire (soit 630 jours après la naissance), date également marquante pour chaque enfant balinais. 
     

  5. La cérémonie de la perte de la première dent est un rite plus modeste qui survient bien après le premier anniversaire. Ce rituel sera la preuve que le bébé se transforme peu à peu en un véritable enfant, doté de qualités intrinsèques, et désormais capable de comprendre et d’apprendre.

 

Quelques images du déroulement d’une cérémonie du 105e jour (tigabulanan) dans le village d’AsahGobleg, au nord de Bali :

 

 

   

 

 

     

 
     
     
 
 

Franck Michel

 
 
     
     

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