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Le parc
national de Komodo, du nom de la principale île où se
trouvent les célèbres varans, est niché au cœur d’un
ensemble d’îles joliment bordées de récifs coralliens où
vivent plusieurs familles de pêcheurs musulmans, notamment
des Makassar, des Bugis, des gens également venus de Sape ou
de Bima sur l’île voisine de Sumbawa ou encore d’autres
habitants de Florès voire de Sumba, sans oublier quelques
Bajo, ces « gitans de la mer » démunis et oubliés qui
survivent tant bien que mal dans l’est de l’archipel
indonésien.
Les dragons
de Komodo, comme on les appelle généralement, ne sont pas
les derniers témoins de la préhistoire (même s’ils y
ressemblent !) mais de très gros lézards et de lointains
cousins qui hantent les origines de notre temps. Par contre,
leur apparence, c’est-à-dire leur forte ressemblance avec
les dinosaures qui ont occupés notre enfance bien plus
encore que cette aire géographique, est flagrante et a
largement forgé notre imaginaire. Ces dernières années,
environ 50.000 touristes viennent annuellement admirer ou
seulement observer ces bêtes impressionnantes qui n’hésitent
pas à patauger dans les fonds marins parmi les plus beaux de
la planète. Trekkeurs, plongeurs et croisiéristes se
rencontrent dans ce parc national, tous animés par la même
volonté et curiosité de « voir pour de vrai » cet animal qui
nous renvoie directement à un fameux film de Steven
Spielberg.
De la famille des reptiles, le dragon ou plus exactement le
varan de Komodo (varanus
komodoensis) est le plus grand de tous les lézards.
Sur place, le varan géant est dénommé buaya darat
(littéralement « crocodile terrestre » en indonésien),
parfois ular naga (« serpent-dragon ») ou surtout
ora (appellation locale, ora étant le nom du
varan ou komodo en langue manggarai). Les autochtones
s’accommodent de la présence des varans au moins autant que
de celle des touristes de passage : ils considèrent les
dragons comme étant leurs jumeaux. Selon une légende qui
vient étayer ce fait, une princesse de Komodo (Putri Naga)
mit au monde des jumeaux : un garçon du nom de Gerong et une
fille, ressemblant à un varan, dénommée Ora ; la princesse
exigea de son fils qu’il traita sa sœur comme son égale.
Depuis ce temps mythique, les villageois respectent les
varans, en leur réservant par exemple une partie de leur
trophée de chasse. Mais depuis l’essor du tourisme et de la
valorisation de l’écotourisme (avec la nature mieux
préservée que la culture ?), certains habitants demandent à
être aussi bien traités que leurs voisins varans…
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L’Unesco marque ici clairement sa présence à peine
déteinte par cette plaque mentionnant la venue de
l’ancien dictateur indonésien (Suharto) en juin
1988. A cette occasion, les habitants avaient
souhaité être aussi bien traités que les varans
héroïsés par l’industrie éco-touristique montante. |
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Auteure d’un ouvrage titré Les dragons de Komodo,
Nicole Viloteau, également surnommée « la femme aux
serpents », a travaillé sur les reptiles en tout genre et a
notamment tenté d’apprivoiser ces énormes lézards carnivores
de Komodo. Témérité et patience indispensables… Garant de
stabilité, le dragon fascine et inquiète, et comme le
serpent d’ailleurs, il représente l’un des symboles les plus
forts dans le monde. En Orient tout particulièrement, il
revêt une connotation tant spirituelle, sociale que
politique : yin et yang, bien et mal, venimeux et vital,
mortifère et salvateur, le dragon possède un don d’ubiquité,
il porte la terre et se pose – parfois s’impose – comme
l’ancêtre des dieux.
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L’île aux dragons n’est pas seulement peuplée de
varans et consorts mais aussi de plein d’autres
animaux qui, sur terre, sont tous plus ou moins
terrifiés à l’idée de croiser l’un de ces lézards
géants affamés en chemin : le buffle en pleine
sieste – pas étonnant lorsqu’on subit la chaleur
ambiante ! – semble serein tandis que la biche,
guère protégée par les rares arbres debouts, est
plutôt terrorisée. |
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D’un prédateur à l’autre : les « komodo » ou varans
géants semblent attendre la venue des touristes… |
Animaux à sang froid, les varans mangent surtout des
charognes mais se nourrissent également de proies qu'ils
chassent, cela allant des gros mammifères aux petits
oiseaux. C’est en général en septembre que les œufs sont
pondus, ils sont ensuite incubés jusqu’à l’éclosion vers le
mois d’avril. Les jeunes sont alors très vulnérables et
contraints de se cacher afin de ne pas servir de proie aux
varans adultes… Bestioles sacrées, les varans ne sont pas
moins de sacrés cannibales. Ces derniers peuvent atteindre 3
mètres de long, peser entre 80 et 150 kg et vivre jusqu’à 50
ans. Quasiment sourd, le varan de Komodo est toutefois
capable de voir jusqu'à 300 mètres. Doté d’un puissant
odorat, il se déplace dans l’obscurité grâce à sa langue et
peut percevoir l’odeur des charognes à 5 voire 10 kilomètres
de distance, ce qui est considérable. Dans l’après-midi,
moment propice de sortie pour la chasse, ces proies
potentielles n’ont qu’à bien se tenir… car l’animal peut
courir jusqu'à 20 km/h et plonger jusqu'à 4,5 mètres de
profondeur, et même grimper dans les arbres à l’aide de ses
griffes redoutables. Aux heures les plus chaudes les varans
somnolent à l’ombre des rochers et des racines. Carnivores,
les varans adultes se nourrissent d’abord de charognes mais
parfois aussi d’autres proies « disponibles » : des chèvres,
des cerfs, des singes, des sangliers et même des chevaux et
d’imposants buffles d’eau ont ainsi été assommés d’un coup
de queue de ces lézards géants. Hiérarchie naturelle oblige,
les petits varans mangent après les grands, et le plus fort
des mâles est le « boss », celui qui domine les autres…
Celui qui n’accepte pas la soumission peut se battre, au
risque d’être dévoré en cas de défaite ! Plus inquiétant en
ce qui nous concerne, les dragons de Komodo s’attaquent
parfois aux êtres humains ainsi qu’aux cadavres en les
déterrant tout simplement des tombes : une vilaine habitude
qui a obligé les habitants à déplacer leurs sépultures et à
les recouvrir de pierres. Si en juin 2007, un garçon de neuf
ans a effectivement péri sous les griffes d’un varan sur
l’île de Komodo (un précédent a eu lieu quelques années
auparavant à Rinca), cela relève cependant de l’exception.
Il semble que ces deux accidents mortels aient été les seuls
répertoriés depuis 1975, pas de quoi vraiment affoler le
tourisme international… Et si tout ici invite en permanence
le visiteur à la prudence, rien ne l’incite forcément à de
la parano !
L’île de Rinca, plus proche de Labuanbajo (principale porte
d’entrée du site), moins connue que Komodo et depuis moins
longtemps ouverte au tourisme, possède également des dragons
moins habitués à la présence humaine. L’île est plus petite
et les chances d’y voir des varans plus grandes. Une arrivée
par un chemin entouré de palétuviers débouche sur le camp
(et entrée) de Loh Buaya où, un bâton à la main (qui est
selon les rangers une véritable « arme » de protection et de
défense contre les varans agressifs), les guides attendent
les visiteurs.
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Sur mer et en bordure du rivage, y compris sur ce
qu’il reste de mangroves, d’autres animaux – tels
les deux singes ici dérangés – ont la vie un peu
plus sauve, la proximité d’une vie aquatique leur
garantissant un sursis tout relatif… dont pourrait
d’ailleurs témoigner ce gigantesque poisson capturé
par mon batelier me ramenant le soir dans la petite
cité portuaire de Labuanbajo. |
Si son ancienneté remonte semble-t-il à 40 millions
d'années, on
estime
que le dragon de Komodo est apparu dans ce coin de la
planète il y a 4 millions d'années. Découverts si l’on peut
dire par des scientifiques occidentaux en 1910, de nos jours
les quelques 4500 dragons de Komodo (estimation) vivent
principalement sur les cinq îles de Komodo, Rinca, Motang,
Dasami et Florès. Leur taille impressionnante, leur aspect
extérieur et bien sûr les fantasmes qu’ils génèrent en ont
fait des animaux très prisés dans les zoos (par exemple
Bali,
Singapour, Londres et Washington). Dès 1912, les colons
hollandais de l’époque les avaient déjà exhibés dans le zoo
de Bogor (ville appelée alors Buitenzorg). Puis, sous
l’impulsion de Douglas Burden, les premiers dragons
arrivèrent aux Etats-Unis dès 1926, et une exposition eut
lieu
en 1934 au parc zoologique de Washington.
Le Komodo aurait même inspiré le titre du film
King Kong…
Le dragon de Komodo est aujourd’hui une espèce vulnérable
qui figure sur la liste rouge de l’UICN. Espèce
aujourd’hui menacée sinon en voie de disparition, le parc
national de Komodo a précisément été créé, en 1980, pour
assurer leur survie et leur protection. Tout cela avant que
le patrimoine naturel mêlé à l’industrie du tourisme ne
s’empare de leur destin…
Classé en 1986 au patrimoine mondial par l'Unesco, le parc
dépend désormais du ministère des Forêts, localement
représenté par l’office du parc (Balai Taman Nasional).
Mais, comme trop souvent, le parc est géré depuis 2003 par
une entreprise privée, à savoir Putri Naga Komodo, une
société en lien avec la famille de l’ancien Premier ministre
malaysien… Les employés locaux, à commencer par les rangers,
craignent d’être précarisés ou remplacés sans qu’ils
puissent prononcer un moindre mot de protestation. Certes,
du fait du label de l’Unesco, des améliorations ont
heureusement vu le jour : par exemple, depuis 1994, la mort
orchestrée d’une chèvre (servie en repas commandé aux varans
trop contents) et offerte en spectacle aux touristes voyeurs
mais payeurs, n’a plus lieu… La patrimonialisation peut donc
avoir (aussi) des conséquences réellement positives.
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Mer et montagne, mini croisières et maxi varans, un
parfait cocktail pour le tourisme organisé… |
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La mer est « l’autre » patrimoine naturel majeur
qu’offre l’île de Komodo couplée avec celle de Rinca. |
Les varans ont la cote sinon la pêche et le tourisme à
Komodo a le vent en poupe, comme en atteste le nombre de
voiliers sur l’eau et de bateaux de pêche utilisés par les
touristes partis en mini croisière pour aller « rencontrer »
les varans. Au sein du parc national, ce « dragon tourism »
émergeant, comme on l’appelle en anglais, est au cœur de la
dynamique économique souhaitée par les autorités
indonésiennes. Depuis 2003 et plus encore depuis 2005, la
gestion du parc a été entièrement privatisée tout en étant –
en restant – le site symbole même du patrimoine naturel en
Indonésie. Un grand écart difficile à tenir entre image
marketing publique et réalité économique entrepreneuriale.
Avec 45.000 visiteurs recensés sur le site en 2010, on
estime à environ 54.000 le nombre de touristes étrangers
attendus en 2011. Tandis que les flux progressent, les
inquiétudes aussi fleurissent : la population locale et
d’abord ses acteurs – pêcheurs, rangers, associations,
commerçants et opérateurs touristiques locaux – craignent
non seulement un monopole économique de la part de la
société indonésienne chargée de la gestion commerciale du
site et de sa valorisation touristique, mais également des
impacts sur les modes de vie locaux et sur l’environnement.
Dans le présent contexte de touristification accrue
du parc, et de privatisation d’un site majeur du Patrimoine
Mondial, les questions de durabilité, d’éthique et de choix
en matière de développement touristique sont devenues
cruciales. Les autochtones s’interrogent notamment sur le
bien-fondé de ce site prestigieux qui, si bien situé au
milieu de leur territoire maritime mais plus encore espace
de vie, ne leur rapporte que des miettes en ce qui concerne
l’amélioration de leurs conditions de vie quotidienne.
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Peu d’habitants dans ce modeste archipel qui se love
entre les deux grandes îles de Sumbawa et de
Florès : quelques maisons sur pilotis appartenant à
des familles de pêcheurs et au cœur de Komodo une
terre aride et plutôt inhospitalière à l’habitat
humain… sans même parler des reptiles du coin ! |
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Bien au-delà de l’attractivité touristique majeure, souvent
racoleuse il est vrai, représentée par les varans, un
écotourisme véritablement autogéré et soucieux du bien-être
des locaux – ce qui passe inévitablement par une
réappropriation de leur patrimoine-territoire – offre une
voie tant réelle qu’alternative pour sortir de l’impasse
actuelle. Pour l’heure, les gestionnaires du parc n’optent
qu’en faveur d’une image verte en matière de communication,
de tendance plus greenwashing que greenacting,
promouvant un écotourisme de façade jouant la carte de la
nature exotique contre celle des résidents locaux. Un
tourisme communautaire serait pourtant ici le corollaire
« naturel » et indispensable pour mettre en place un
écotourisme de qualité digne de ce nom c’est-à-dire avant
tout bénéfique au plus grand nombre, acteurs, visiteurs et
habitants confondus.
Dès l’année 2000, des chercheurs (Walpole et Goodwin)
avaient suggéré que pour transformer l’écotourisme à Komodo
en alternative durable au tourisme de masse, il fallait
redistribuer plus équitablement les emplois et les revenus
dans le parc. Un constat également partagé par d’autres
chercheurs (Hitchcock déjà en 1993, puis Borchers en 2008).
Leurs observations conjointes ont démontré que les
inégalités de distribution favorisaient d’une part les
voyagistes externes et d’autre part les villes portuaires
voisines, au détriment des populations rurales (avec une
majorité de pêcheurs) directement concernées par la présence
et les nuisances générées par le tourisme international. Une
décennie plus tard, rien n’est réglé, au contraire, les flux
augmentent en même temps que les problèmes. Selon Sara
Schonhardt, il n’y aurait plus qu’au grand maximum 2500
varans dans toute la région de Komodo, guère plus que le
nombre de villageois, estimés à 2300 par la même auteure. Le
fruit des entrées sur le site (env. 13 euros/personne)
revient aux autorités du parc et sert à l’entretien et à la
conservation du lieu tandis que les recettes des souvenirs
(boutiques situées aux départs et aux arrivées des bateaux)
reviennent aux villageois investis dans ce type de commerce.
Une répartition des gains bien loin de servir le plus grand
nombre… Finalement, tout le problème actuel du développement
touristique à Komodo provient du choix économique et
politique réalisé en amont, un choix autoritaire et non
concerté localement qui s’est nettement orienté vers le
couple patrimoine-tourisme naturel et non pas en faveur de
l’amélioration des conditions de vie des populations rurales
qui auraient pourtant grandement bénéficié de l’émergence
d’un authentique tourisme culturel et communautaire.
Heureusement, il reste toujours (pour le moment) des varans
pour attirer le chaland, et l’argent qui va avec. Mais le
varan aussi est menacé par la délocalisation et le progrès !
Depuis 2006, des lézards géants de Komodo sont nés en
Europe : conçus en France dans le parc de Thoiry, ils ont
éclos en Angleterre au zoo de Londres. Dans ce contexte
d’une modernité incontrôlable, rescapé improbable de la
préhistoire ou star d’un écotourisme de masse, il n’est pas
toujours commode d’être un varan. Et komodo ou
pas, on n’échappe pas à la mondialisation…
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Attention à ne pas confondre le vrai du faux ! A
gauche, un varan au repos, couché à l’ombre d’un
rocher, se confond aisément soit avec les arbres
soit avec la roche, de quoi se faire une « belle »
frayeur lors d’une paisible promenade! C’est
pourquoi, entre autres raisons, il est bienvenu et
même obligatoire lors de toute balade sur les deux
îles (Komodo et Rinca) d’être accompagné par un
ranger local. A droite, moins voraces sauf peut-être
pour vos portefeuilles, deux faux varans en bois,
spécialement façonnés pour la prolifique industrie
touristique du souvenir. |
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