De l'exotisme et des zoos humains
exhibant des Javanais
 
 
 
   Entrée du « kampong » selon une image publicitaire diffusée par le « Bon Marché ». En réalité, l’entrée fut moins majestueuse, et il fallait payer en supplément 50 centimes pour entrer dans le « village javanais ». Cette illustration et les quatre suivantes de cet article sont extraites de l’article de J.-P. Chazal, « ‘Grand Succès pour les Exotiques’. Retour sur les spectacles javanais de l'Exposition Universelle de Paris en 1889 », paru dans la revue Archipel, Vol. 63, 2002, pp. 109-152.  

 

 

A la fin du XIXe siècle, des Javanais sont exhibés à Paris devant un public de curieux endimanchés ou de scientifiques endoctrinés. Les « zoos humains » – dont le concept vient d’abord d’Allemagne et d’Amérique – sont alors en plein essor dans une Europe qui ne doute point de sa supériorité sur le reste du monde. Les Français, lors d’expositions de toutes sortes, seront friands de ces exhibitions ethniques durant plus d’un demi-siècle. Le succès avéré des zoos humains est inséparable de l’idéologie coloniale voire impériale. Impérialiste aussi. C’est dans ce contexte historique qu’un « village javanais » sera proposé – et mis en spectacle avec des animations assurées et déjà de belles attractions culturelles ! – aux visiteurs parisiens et autres de l’Exposition universelle de 1889.

 

 Du zoo au safari, et de l'aventure coloniale à l'aventure moderne, il n’y a parfois qu’un pas, l’aventure n’étant pas seulement au bout de la rue comme on sait mais elle réside également dans un exotisme de pacotille qui rassure plus qu’il ne fait rêver. Denys Lombard écrit à la fin de l’introduction de son livre Rêver l'Asie : « Au moment où l'Europe tente de se penser comme un tout et voudrait faire l'archéologie du ‘racisme’ latent qui la travaille, le retour s'impose aux littératures exotiques que, par ‘nations’ interposées, elle a patiemment enfantées depuis plus de deux siècles et qui lui renvoient d'elle-même une image vraiment très franche ». Ces propos, extraits d’un ouvrage paru en 1993, résonnent bien différemment de nos jours. Deux décennies ont passé et l’Europe n’intéresse plus grand monde, ce qui en passant s’avère toutefois bien dommage et même dommageable pour la suite qui reste à écrire de l’histoire européenne.

 

 Il demeure qu’un renvoi repensé à notre histoire universelle est essentiel si l’on ne souhaite pas voir demain de vieux démons revenir hanter cette vieille Europe plus fatiguée que jamais. Pour ce faire, une histoire « à parts égales », telle que par exemple l’a formulée Romain Bertrand, lorsqu’il compare brillamment le débarquement des Hollandais à Java en 1596, à la fois vu d’Europe et vu de Java, pourrait s’avérer utile et même indispensable pour les temps à venir. Cet autre regard, plus équilibré, porté sur l’histoire « globale » du monde, pourrait nous éviter d’appréhender le monde tourmenté du XXIe siècle avec nos lunettes déformées du XXe siècle, un siècle agité et malmené, parsemé de conflits et de crimes de masse.

 

 

Des Javanais exhibés devant le public parisien en 1889

 

 En 1889, les spectacles javanais de l'Exposition Universelle de Paris n’ont pas seulement intrigué ou fasciné les badauds de la capitale mais également attiré le gratin européen de la vie culturelle et scientifique. Par exemple, le compositeur Claude Debussy (et d’autres musiciens comme Ravel ou Saint-Saëns, tout comme d’autres intellectuels curieux) a assisté avec intérêt au spectacle de danses javanaises du « village javanais », spécialement construit sur l’esplanade des Invalides, dans la section coloniale de l’Exposition universelle de 1889. Ce n’est là qu’un exemple pour illustrer à quel point les riches cultures exotiques (alors la musique et la danse en particulier) en provenance des Indes néerlandaises ont à cette époque déjà influencé de nombreux intellectuels et artistes européens y compris français.

 

 Dans un article paru en 2002 dans la revue Archipel, Jean-Pierre Chazal évoque le « grand succès » des spectacles javanais donnés à Paris en 1889. Au programme des réjouissances proposées par les 75 personnes venues (ou plutôt acheminées) tout droit des Indes néerlandaises et qui sont hébergées dans ledit « kampong » de l’exposition : danse, musique et théâtre. En termes de popularité, la palme revient clairement à la danse. En effet, Chazal relève que les « petites danseuses javanaises » ont fait un véritable tabac au village sinon sur scène. Et il rappelle que leur prestation fut incontestablement « un des sommets populaires de l’Exposition. Elles enflammèrent l’imagination de bien des spectateurs, inspirèrent nombre de leurs contemporains jusque dans l’artisanat et l’industrie puisque toiles imprimées et bijoux furent créés en s’inspirant de leur image ». La danse, de tout temps valeur sûre pour le spectacle touristique et valeur refuge pour le patrimoine culturel, est à l’honneur, et les quatre filles javanaises qui s’émoussaient sous le ciel de Paris en cette Belle Epoque naissante peuvent aussi renvoyer aux deux jeunes filles balinaises  qui exécutent fièrement un spectacle de danse « legong » sur l’estrade du palais d’Ubud en 2012. Le dépaysement est toujours assuré, hier comme aujourd’hui, ici même comme là-bas.

 

L’équipée du « village javanais » était en majorité composée d’artistes, musiciens compris. Mais il y a avait aussi, précise Jean-Pierre Chazal, des fabricants de chapeaux de paille, une habitante de Yogyakarta qui confectionnait du batik, des femmes de chambres originaires de Batavia (aujourd’hui Jakarta) et quatre jeunes gars de Surabaya… Tout ce petit monde devait donner une « image type » d’un peuple qu’on supposait uni et homogène, « authentique » surtout. Pour la musique, il y a avait entre autre un  groupe de musiciens javanais de Solo et surtout le groupe soundanais de Parakan Salak, dont les musiciens étaient avant tout des employés de la plantation de thé de Parakan Salak, un endroit perdu situé non loin de Bogor. Des représentations théâtrales eurent également lieu sans pour autant pleinement combler, semble-t-il, le public parisien. Il s’agissait de théâtre traditionnel du pays de Sunda, à savoir de wayang golek (théâtre de marionnettes à tiges de bois sculpté en ronde bosse). Ces spectacles ont nettement moins impressionné les visiteurs que les danses. Ce qui n’est pas très étonnant au demeurant car les codes et le sens des représentations sont plus délicats à déchiffrer, sans occulter le fait que – arts du mouvement par excellence – les danses affichent et affirment un exotisme plus visible d’autant plus qu’il est nourri de sensualité voire d’un érotisme qui à cette époque devait certainement émoustiller plus d’un des nombreux visiteurs de l’Exposition. A nouveau, ce qui était vrai autrefois, le reste amplement de nos jours.


 

   

 

 

A gauche, l’équipe presque au complet du « kampong » : il y a des Soundanais, des Javanais, des chapeliers de Tangerang, des Indonésiens de partout. Le directeur, M. Bernard, est reconnaissable à son casque colonial.

A droite, portait photographique d’Aneh qui ne revint jamais à Java. Selon les dires du prince Bonaparte, ce musicien de 35 ans, né à Parakan Salak, est mort d’une maladie le 4 juillet 1889 au « kampong ».


 

 

De l’image des Javanais à celle de l’érotico-exotisme au fil du temps

 

 A l’occasion de l’Exposition universelle de 1889, le prince Roland Bonaparte a joué un rôle essentiel dans la collecte de photographies et d’informations sur les « Javanais » présents « sur site ». Cette fameuse exposition était aussi une grande « fête de l’anthropologie physique », pour reprendre l’expression de l’historien Pascal Ory. Car les prétextes scientifiques sont évidents et nombre d’anthropologues se montreront durablement complices d’un véritable racisme d’Etat qui, à l’époque, ne troublait guère les consciences et encore moins l’opinion publique. Pierre Labrousse précise que « le nu anthropologico-exotique connut alors une exploitation qui déborda vite les frontières du sujet pour alimenter toutes les formes de voyeurisme jusqu’à la fin de l’empire colonial. On peut se faire une idée des spéculations qui agitèrent les anthropologues sur la forme des corps des Javanaises aux hanches minces dites ‘de type malais’, ou de ‘type hindou’, quand la nature les avait dotées de formes plus épanouies ». En France, Bali n’est pas en reste, et les premières « visions » de Bali apparaissent dans la revue L’Illustration en 1928 grâce aux aquarelles de Gabrielle Ferrand, tandis que fin 1929, la même revue proposait à ces lecteurs des dessins en couleurs de Tyra de Kleen, dévoilant des danseuses javanaises en action. L’exotisme n’est jamais dénué de fantasme. Du livre titré L’île de Bali de Gregor Krause à celui, à l’intitulé plus explicite, L’île aux seins nus d’Edouard de Keyser, en passant par le film au titre évocateur Legong ou la danse des vierges, Bali va peu à peu dépasser et devancer Java, dans le domaine de la stimulation exotique en provenance d’Occident.

 

 Labrousse remarque que les danseuses javanaises de l’Expo de 1889 ont été décrites comme des bayadères sacrées au doux parfum indien. Il cite les propos éclairants d’époque d’un Catulle Mendès qui décrit ces fameuses danseuses comme étant des « poupées augustes, descendues de leur socle pour célébrer les rites d’un culte inconnu » ou encore telles des « vagabondes danseuses errant de ville en ville, de maison en maison, avec des musiciens joueurs de kampelang, des rondgings-fandaksé. Nous n’en aurions pas moins raison de nous abandonner à votre charme exotique et troublant, où la minauderie se complique d’hiératisme, ô petites singesses sacrées ». L’orientalisme est à la mode en cette fin de XIXe siècle et le fantasme de « l’Autre », surtout s’il est radicalement autre et en plus de l’autre sexe, donne libre cours à l’imagination débordante d’une société ancrée dans un puritanisme figé. Pierre Labrousse relève que, certes apparue en 1889, cette idée de bayadères sacrées ressurgit dès le début du XXe siècle par le biais de divers événements majeurs : d’abord, Mata Hari, une Hollandaise désargentée qui survivait à Paris comme modèle pour les peintres, se fait ensuite passer pour une fille d’un prince javanais, devenant une égérie convoitée des mystères insondables de l’Orient. Danseuse lascive qui met en scène l’Asie sacrée et la nudité dévoilée, Mata Hari est parfois accompagnée d’un musicien javanais et prétendra, non sans fine analyse psychologique de la bourgeoisie parisienne de sa part, initier les spectateurs-voyeurs aux secrets de l’art sacré de toutes les Indes… Le vertige de l’Orient et la fantasme de la sexualité se rencontrent dans les salons et les cours européennes et cette libération de la sensualité va s’exprimer en priorité par la danse. Pour Labrousse, « la danse fut le mode d’expression privilégié qui suscita les retrouvailles de la bourgeoisie parisienne avec la nature sauvage, primitive et animale de l’homme ».

 

 En jouant sur l’exotisme érotique qui titille le grand Paris de la belle Epoque, Mata Hari a ouvert une brèche qui sera bientôt occupée, plus fortement encore, par une certaine Joséphine Baker. La Première Guerre mondiale sépare les univers des deux grandes dames de scène et leurs publics respectifs. La France et ses frontières ont changé, l’idéologie coloniale et paternaliste qui la caractérise est restée la même.

 

 Et si la culture négro-américaine fait une apparition remarquée dès le début des années 1920, le double appel de la jungle asiatique et d’une certaine idée de la sauvagerie orientale refait surface dès cette même période, par l’intermédiaire de la littérature exotico-coloniale. En 1922, l’Insulinde réapparaît sur la scène culturelle française avec la parution du roman de Félicien Champsaur, Ouha, le roi des singes, qui raconte l’étrange périple d’une Américaine décidant de vivre avec un orang-outan (en indonésien orang hutan, soit « homme des bois ») quelque part à Bornéo. En 1927, Maurice Magre publie Le mystère du tigre, une femme se fondant ici dans le corps d’un tigre de Java. En 1929, paraît Femmes d’Asie de R. D’Auxion de Ruffé, recueil de nouvelles dont l’une d’entre elles évoque un Hollandais plus ou moins heureux en ménage avec une femelle orang-outan à Bornéo. Et, toujours en 1929, Champsaur sort la suite de Ouha, à savoir Nora, la guenon devenue femme, Nora – personnage influencé par J. Baker – étant une métisse d’un homme et d’une guenon qui fait son bout de chemin dans l’Hexagone en dansant aux Folies Bergère (où elle s’agite nue avec des bananes accrochées autour de la ceinture) tout en devenant la maîtresse d’un académicien : des clichés et des fantasmes, tout ce qu’il faut pour jouer sur la fibre exotique des Français, oscillant sans cesse entre peur et fascination. Pierre Labrousse rappelle à bon escient que King Kong sort sur les grands écrans en 1933, l’île du film se situerait à l’ouest de Sumatra et des mots de malais sont nettement audibles. Avant de préciser : « Ce goût pour une sensualité animale était la marque d’une imprégnation du monde colonial dans la société française, dont l’événement phare fut l’Exposition coloniale internationale de 1931, présentée comme une fête des rythmes et de la danse avec, pour représenter les Indes néerlandaises, une troupe balinaise ».

 

 De 1889 à 1931, le regard porté sur les « autres » a changé, dorénavant la dimension exotique fait partie intégrante de la vie quotidienne et les « indigènes », on peut même les toucher « pour de vrai ». Plus récemment, une bande dessinée, Bornéo Jo (1982), qui met en scène un groupe de femmes blanches et Bornéo Jo, un orang-outan humanisé et amant sympathique, résonne avec le ton des romans coloniaux et avec l’imaginaire occidental véhiculé depuis un siècle. Une étude psychanalytique sur certaines voyageuses actuelles se rendant en terre papoue, par exemple, « à la rencontre des autochtones » comme on dit, serait sans doute également instructive pour tenter de mieux comprendre les désirs cachés et les envies taboues qui régissent l’inconscient de certaines baroudeuses occidentales...

 

 Pourtant, dès la première partie du XXe siècle, d’intrépides voyageuses occidentales, oubliées ou célèbres, ont déjà essaimé les terres de l’Insulinde, rapportant de leurs tribulations, des images, des textes, et plus encore des souvenirs, modelant ainsi pour les Européens de l’époque un autre regard que celui que l’on portait habituellement sur ces contrées tropicales. Ida Pfeiffer avait ouvert la voie, puis il y a eu Enrique Guilloteaux, Titaÿna (la sœur du démographe Alfred Sauvy, lire absolument de cette aventureuse hors norme : Une femme chez les chasseurs de têtes), Gabrielle Ferrand, et d’autres encore. A la fois garçonnes et aventurières, ces femmes bourlingueuses ont eu le grand mérite de faire voler en éclat le mythe bien trop mâle du voyage « à la dure » qui serait exclusivement réservé aux seuls hommes. En se détachant ainsi des conventions sociales en usage, elles participent à leur manière aux luttes d’émancipation qui ne faisaient que débuter pour elles : en France, Simone de Beauvoir n’était encore qu’une enfant et le droit de vote pour les femmes un vœu pieu (d’ailleurs, rappelons ici que les femmes indonésiennes ont obtenu le droit de vote bien avant leurs congénères françaises)…

 

Aux yeux de l’histoire, il reste qu’entre les femmes exposées javanaises d’antan et les auteures publiées françaises qui arrivent plus tard, nulle relation réellement solidaire, mais plutôt du mépris et des rivalités, bref de la jalousie sans doute. Ce n’est seulement qu’après la Seconde Guerre mondiale qu’une sorte d’internationale féministe imaginaire voit le jour, dans des combats communs pour des droits qui sont identiques à toutes et à tous. L’émancipation des femmes n’est pas distincte de celle des peuples, et tout commence véritablement après 1945. C’est également à cette période d’après-guerre que les « zoos humains » (ancienne formule !) disparaissent du paysage occidental, les guerres de décolonisation venant d’un seul coup jeter au visage d’un Occident trop longtemps arrogant et prédateur, l’image d’un monde en transformation, en refondation, en plein chamboulement surtout. Ainsi, progressivement, en devenant des « immigrés », les anciens « exotiques » perdent de leur aura et du coup deviennent moins désirables et fascinants. Si jadis, ils intriguaient si joliment les sédentaires occidentaux comblés par leur étrange étrangeté et rassurés de leur supposée supériorité, désormais ils inquiètent et sont perçus comme des gêneurs et des concurrents. Et le tourisme international, en plein essor depuis un demi-siècle, est le parfait remède pour perdurer notre besoin d’exotisme : l’altérité, les Occidentaux vont aller la découvrir sur place, ailleurs.


 

 

 
 

Deux gravures d’époque qui donnent le ton de l’Exposition : à gauche, image de l’angklung, instrument de musique en bambou (gravure de Tilly) et, à droite, aperçu d’un spectacle donné sur place (gravure de Prys).

 


 

Des Javanais d’hier aux Exotiques d’aujourd’hui

 

 Aujourd’hui, de modernes zoos humains sont encore « visitables », parfois sous des formes innovantes, étonnantes ou scandaleuses, c’est selon.

 

-          Un exemple plutôt « innovant » : des artistes organisent des « happenings » (par exemple au zoo de Londres en 2005) en vivant, en cage ou à l’air libre, comme à l’âge de pierre au milieu des animaux dans le but de faire passer divers « messages ».

 

-          Un exemple étonnant mais regrettable : des touristes pouvaient voir – en 2010 – un « authentique » african village (dans la plus pure tradition des « villages nègres » des expositions d’autrefois en Europe) dans un (vrai) zoo à Bali, et les « Africains » exhibés étaient en fait des Balinais grimés… Spectacle culturel ou performance touristico-artistique ? La mondialisation mène à tout et même au pire, à Bali comme ailleurs.

 

-          Un exemple absolument scandaleux : des Jarawa, peuple en sursis de l’archipel des Andaman (Inde), sont contraints de danser pour des touristes étrangers et des policiers indiens pour trouver de quoi manger… Cela se passe aujourd’hui – preuve par l’image sur des vidéos tournées en 2011 et début 2012 – et certaines images montrent des touristes jetant des bananes aux jeunes femmes de l’ethnie jarawa, ici forcées de danser dévêtues devant des touristes armés de caméras et jamais très éloignés de leur 4x4 (« on ne sait jamais ce qui peut arriver avec ces sauvages, non ? » pourraient-il dire). Corruption et business accompagnent ce voyeurisme organisé, et des billets de banque remplacent parfois les bananes lancées au pied des « danseuses ». Le zoo humain d’autrefois a laissé la place au safari humain… A croire que l’évolution de l’Homme ne puisse se réaliser sainement sans révolution des hommes au préalable !

 

Au musée du Quai Branly, une exposition intitulée Exhibitions, l’invention du sauvage (voir également l’ouvrage éponyme tiré de cette expo) – de fin 2011 à juin 2012 – remet en scène les « zoos humains » dans le but de mieux en comprendre le mécanisme social, culturel et politique, et analyser pour mieux le combattre le racisme latent qui traverse depuis plusieurs siècles la société française, et ce jusqu’à nos jours comme l’a encore démontré le résultat du premier tour des dernières élections présidentielles de fin avril 2012. Les zoos humains – par leur exotisme et leur attractivité, le rapport à l’autre et à soi qui s’en dégagent – ont également permis aux sociétés occidentales et alors coloniales de passer en 150 ans d’un racisme scientifique à un racisme de masse, dont on mesure aujourd’hui toute la gravité.

 

 Rappelons-nous, pour conclure, que plus de 30 millions de Français ont participé et admiré – pour certains cela a aussi entraîné de belles vocations ! – les diverses « représentations » et autres spectacles ethniques offerts ou exhibés à l’occasion de l’Exposition coloniale à Paris en 1931. Jamais la République – coloniale en l’occurrence – ne fut sans doute aussi soudée et rassemblée. Les colonies d’antan et les contrées exotiques d’aujourd’hui ont en commun le simple fait d’attirer, pour les Occidentaux en général et les Français en particulier, les regards étonnés ou voyeurs, et les objectifs – qu’ils soient photographiques, ludiques, politiques ou encore économiques – sur des populations radicalement « autres ». On l’a vu dans ce bref article, il existe une curiosité saine qui suscite l’envie de connaître et de découvrir, dans le respect de l’Autre et de l’Ailleurs, mais il existe aussi, hélas, une volonté de prendre bien plus que d’apprendre, d’en découdre avec la différence plutôt que de tisser du lien avec les autres.

 

 De nos jours, le concept de « réassurance » semble habiter nombre de nos voyageurs mais aussi de sédentaires en mal d’être et de devenir. Comme jadis en réalité, rien n’aurait donc fondamentalement changé avec le temps. Etonnant, inquiétant aussi, lorsqu’on constate, plutôt impuissants, que les leçons de l’histoire ne servent guère. Ainsi que l’écrivent Pascal Blanchard et les autres contributeurs de Zoos humains et exhibitions coloniales, ces infâmes zoos exposant des « spécimens » exotiques s’inscrivent « dans une démarche de réassurance identitaire », et les auteurs de préciser qu’en un siècle – de 1850 à 1950 – près d’un milliard et demi de personnes ont participé ou vu des « spectacles ethniques » lors de telles exhibitions. Actuellement, cette réassurance s’explique par le fait de « se rassurer » en constatant « sur place » que l’herbe n’est pas plus verte chez nos voisins, proches ou lointains, et aussi qu’en côtoyant parfois leur pauvreté criante cela pourra nous prouver qu’en dépit de la crise durable nous sommes des privilégiés voire même des riches… Une situation qui rassure donc : en revenant dans nos chaumières à l’issue d’un voyage – chez les « femmes girafes » en Thaïlande aujourd’hui ou au cœur du « village javanais » en plein Paris à la fin du XIXe siècle – on se sent un peu revivre. L’exploitation et la misère des uns s’opposent à la liberté et la richesse des autres. Ainsi « réassurés » de notre triste condition humaine, la vie peut continuer…

 

 Pourtant, ne désespérons pas totalement d’une autre vision de l’exotisme (Victor Segalen vs les zoos humains) : voir le monde autrement qu’à travers ces sombres œillères reste à nos yeux une option possible. Salutaire même.

 

 

Franck Michel

 

 

 
     
     

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Pour aller plus loin

 

 -  Bertrand R., L’histoire à parts égales, Paris, Seuil, 2011.

 

-  Blanchard P., Bancel N., Boëtsch G., Deroo E., Lemaire S., ed., Zoos humains et exhibitions coloniales, Paris, La Découverte, 2011.

 

-  Blanchard P., ed., Exhibitions. L’invention du sauvage, Arles, Actes Sud, 2011.

 

-  Chazal J.-P., « ‘Grand Succès pour les Exotiques’. Retour sur les spectacles javanais de l'Exposition Universelle de Paris en 1889 », in Archipel, Vol. 63, 2002, pp. 109-152.

 

-  Labrousse P., « L’Insulinde en images et dans les expositions universelles : pendant ce temps les Javanaises...", in Blanchard P., Bancel N., Boëtsch G., Deroo E., Lemaire S., ed., Zoos humains et exhibitions coloniales, Paris, La Découverte, 2011, pp. 298-307.

 

-  Lombard D., ed., Rêver l'Asie. Exotisme et littérature coloniale aux Indes, en Indochine et en Insulinde, Paris, EHESS, 1993.

 

-  Michel F., En route pour l’Asie. Le rêve oriental chez les colonisateurs, les aventuriers et les touristes occidentaux, Paris, L’Harmattan, 2001.

 

-  Michel F., Voyages pluriels. Echanges et mélanges, Annecy, Livres du monde, 2011.

 

-  Ory P., Les Expositions universelles de Paris, Paris, Ramsay, 1982.

 

-  Winks R. W., Rush J. R., ed., Asia in Western Fiction, Manchester, Manchester University Press, 1990.