Le Front des Défenseurs de l'Islam (FPI)
et l'Indonésie nouvelle
 

 

 

Attention aux raccourcis simplistes et aux amalgames faciles : le FPI représente une petite minorité d’Indonésiens, et l’islamisme radical qu’il défend n’a rien à voir avec le fondamentalisme qui inspire et traverse nombre de courants islamiques dans le pays. Ici, à Banda Aceh, sa grande et belle mosquée, ses écoles modèles coraniques et ses stricts codes vestimentaires. Aceh est une province où la charia est appliquée avec la bénédiction des habitants qui furent trop longtemps exaspérés par une corruption endémique héritée de l’époque du régime de Suharto. De la sorte aussi, le FPI tente d’occuper la scène politique, d’abord locale et régionale puis nationale. L’une de ses missions séculaires consiste à remplir le vide laissé derrière elle par une classe politique corrompue ou inefficace.

 

 

On en parle beaucoup mais sait-on réellement de quoi et de qui on parle ? L’islam a de multiples visages, du plus riche au plus pauvre, du plus ouvert au plus fermé. De nos jours, en Indonésie, les courants prônant un islam tolérant restent nettement majoritaires, reléguant les groupes radicaux à « faire du bruit » afin qu’on les entende ou qu’on ne les oublie pas. Et visiblement, ça marche, car on n’a jamais autant parlé de l’islamisme dans sa version FPI et d’aucuns estiment même qu’il serait en passe de triompher dans l’archipel. Etrangement, les tenants de l’islam radical indonésien ne boudent pas leur plaisir dès lors qu’il s’agit de faire un « show » ou de s’offrir en spectacle sur la scène médiatique et politique. Ainsi parle-t-on aujourd’hui plus du Front des Défenseurs de l’Islam (comme un peu hier du Laskar Jihad) que des deux principales organisations musulmanes du pays, la Muhammadiyah (plus « moderniste », tendance santri) et le Nadhlatul Ulama (plus « traditionaliste », tendance abangan), les deux associations rassemblant tout de même près de 70 millions de membres fidèles.

 

 Affichant son extrémisme moyenâgeux servi par de nouvelles têtes, le FPI est vite devenu populaire dans un vaste pays où la démocratie est bien souvent plus digeste sur le papier que dans les faits. Pour la population, trop d’attentes ont conduit à d’énormes déceptions, et trop d’envies de consommer restées insatisfaites ont amené à certains une dernière envie : celle d’en découdre avec le système actuel.

 

 Si l’islam – y compris dans la nébuleuse de l’islam radical – est pluriel, il en est de même des islamistes car, si l’islamisme (plus politique) ne doit pas se fondre ni se confondre avec le fondamentalisme (plus religieux), les islamismes sont très divers en fonction de leur histoire, de leur géographie, de leurs traditions culturelles. Impossible donc de généraliser dès que l’on parle d’islam politique, de religion musulmane, ou d’islam tout court. Ici il est question plus précisément d’une frange indonésienne de l’islam radical, le Front des Défenseurs de l’Islam, qui ces derniers temps, à la faveur d’une mutation des mentalités plus que d’une crise économique, semble avoir le vent en poupe. On me rétorquera, à chaque démocratie, ses hurluberlus et ses extrémistes de circonstance : en France, il y a le FN, en Indonésie il y a le FPI ; le premier n’aime guère l’islam, le second le glorifie. Dans la haine, il existe déjà des points communs. Les opposés d’ailleurs parfois se rejoignent, en général c’est pour le pire, rarement pour le bien de tous.

 

 Régulièrement, le FPI se démarque et fait parler de lui, à coup de grandes déclarations ou de violentes opérations coups de poing. Dernier événement porteur pour ce courant de l’islam politique radical : Lady Gaga. Le Jakarta Globe du 16 mai 2012, rapporte ces propos du président du FPI, Salim Alatas qui, à propos de la diva pop (ou trash, c’est selon) Lady Gaga, dira qu’elle exerce « une influence dangereuse pour la jeunesse indonésienne ». Lui et ses ouailles n’hésitent pas à l’accuser d’être « une enfant de Satan ». Il aura gain de cause puisque le concert de la star internationale sera interdit à Jakarta. La police, de mèche avec le FPI, refus catégoriquement la tenue du concert. Mais une interrogation demeure : le FPI, lui, il ne représente pas une influence dangereuse pour la jeunesse indonésienne ?

 

 C’est sur les cendres encore chaudes du régime autoritaire de Suharto que s’est bâti, radical et moderne, l’islamisme indonésien du XXIe siècle. Mouvement récent, fondé le 17 août 1998 par Muhammad Rizieq Syihab, le Front des Défenseurs de l’Islam a d’emblée bénéficié de soutiens et de complicités de toutes sortes de la part des appareils militaires et policiers. Merci à Suharto pour cet héritage laissé, non à sa famille, mais aux jeunes générations d’Indonésiens contraints désormais de « faire avec » l’islamisme radical. Comme j’ai pu l’écrire dans un ouvrage paru en 2000, « dès 1990, avec la création par Suharto lui-même – qui pensait ainsi courtiser et canaliser l’électorat et les mouvements issus de l’islam, un calcul qui s’avérera aussi erroné que dangereux – de l’Association des intellectuels musulmans indonésiens (ICMI), dont le dirigeant a longtemps été Habibie, l’islam politique revient en force ». Aujourd’hui, il est bien là, et les nuisances de l’ère Suharto se poursuivent bien au-delà de sa disparition. Reliquat de cette époque révolue, le général Wiranto, militaire tortionnaire, désormais reconverti dans la politique et même dans la chansonnette, est le parfait exemple d’un proche du clan Suharto qui a directement fricoté avec le FPI. Plus récemment, grâce à Wikileaks, on sait maintenant aussi que le FPI touche des fonds importants de la police indonésienne, réputée corrompue à tous les niveaux, et dont certains chefs s’affichent clairement avec des membres du FPI et louent leur bons et loyaux services pour la protection de la nation… Des paroles et des actes pas franchement républicains même si, derrière, c’est pour gagner le paradis, céleste et financier…

 

 Certes, fort heureusement, des voix ici ou là s’élèvent pour critiquer et contrer les agissements et les idées des islamistes et du FPI en particulier. Mais, en dépit des demandes, l’interdiction du mouvement ne viendra pas, du moins pour l’instant. L’International Crisis Report considère le FPI comme une simple « association de malfaiteurs urbains », mais en attendant, ces « voyous » qui ont pignon sur rue gagnent en popularité, promettent monts et merveilles avec le bon Dieu en prime. Ils souhaitent en priorité instaurer en Indonésie la charia ou loi islamique sur l’ensemble du territoire national. Dans ce cas, car la province d’Aceh n’est pas l’Indonésie tout entière, une ou plutôt des guerres civiles sont quasi assurées…

 

 Zada Khamani, dans son ouvrage sur l’islam radical en Indonésie (une première dans le pays puisqu’il s’agit d’une thèse soutenue dans une université indonésienne, publiée dans la foulée sous forme de livre, toujours dans le pays), a porté ses recherches sur quatre mouvements parmi les plus actifs et significatifs sur place : 1) le Front des Défenseurs de l’Islam (FPI) ; 2) le Comité Indonésien de Solidarité avec le monde islamique (KISDI) ; 3) le Conseil des Moujahiddins (Majelis Mujahiddin) ; 4) Laskar Jihad.

 

 Au moment où paraît son travail, en 2002, le FPI n’avait pas encore quatre ans d’existence ni l’aura qu’il possède actuellement, et surtout le contexte global s’inscrivait dans l’ère instable post-Suharto, de « transition démocratique ». Depuis, une décennie est passée et nombre de groupes et plus encore de groupuscules islamistes, peu ou prou, ont proliféré dans tous les coins de l’archipel, avec des intentions et des profils parfois très divers. Le pire peut côtoyer le meilleur. A l’image de l’islam tout entier. Et de toutes les religions au demeurant.

 

 Rappelons ici une nouvelle fois que, même si cet article fait la part belle à l’extrémisme musulman, la grande majorité des musulmans indonésiens pratiquent un islam ouvert et tolérant, influencé autant par les riches traditions régionales indonésiennes que les diverses écoles de soufisme. Plus précisément, en Indonésie, Zada Khamini explique que l’islam radical – FPI donc inclus – se détache de l’islam classique en se distinguant nettement sur cinq points précis : 1) refus de séparer le religieux et le politique ; 2) instauration d’un Etat islamique ; 3) stricte application de la charia ; 4) refus et condamnation de la démocratie ; 5) interdiction d’une femme d’accéder à la présidence de la République. A l’époque, indiscutablement, l’élection de Meagawati à la présidence, est très mal passée chez les islamistes.

 

 Retour au front. Le Front des Défenseurs de l’Islam – en indonésien Front Pembela Islam (FPI) – est un groupe islamiste radical indonésien. Sa réputation, sinon sa notoriété, provient de la violence de ses actes proférés lors des razzias (ou raids si l’on préfère) et organisés contre des bars, des discothèques, des lieux de massages et de jeux, des bordels et parfois des hôtels. Beaucoup d’Indonésiens, conscients du danger d’accorder trop de place – politique et médiatique – au FPI ont demandé, en vain, l’interdiction du mouvement. Il faut avouer que la violence est pour le FPI, ses membres fanatisés qui agissent telles des milices surentraînées, un véritable mode opératoire, habituel et donc banalisé au fil du temps. Le quotidien Kompas, dans son édition du 19 février 2012, avance que pour les années 2010-11, la police indonésienne a officiellement recensé que le FPI était à l’origine de 34 cas de violence ou de destruction, surtout à Java et à Sumatra.

 

 En mai 2012, l’affaire Lady Gaga a une nouvelle fois magistralement montré que les islamistes, FPI en tête, sont plus dirigeants qu’observateurs de la vie politique indonésienne. Quelques mois auparavant, le gouvernement avait créé une force opérationnelle chargée de veiller, sous le contrôle du bien nommé  « Ministère du Bien-être du Peuple » (pour la terminologie, on sent ici toutefois une inspiration plus soviétique qu’islamiste !), à l’application de la loi anti-pornographie – autre cheval de bataille du FPI – au niveau des grandes zones du quadrillage administratif (provinces et kabupaten) dans l’ensemble du pays.

 

 Les membres du FPI, comme ceux du Laskar Jihad qui faisaient plutôt la « une » il y a encore une décennie, sont des militants acharnés, convaincus et déterminés. Des guerriers modernes avec des idées anciennes. Des Ninjas criminels aussi. Certains détracteurs les appellent les « voyous » ou les « islamo-fascistes ». Bref, il y a sûrement des Indonésiens plus fréquentables que les guerriers au service de l’islam radical. Il est bien dommage, pour l’instant, que les médias au mieux manquent de courage pour contrer les idées nauséabondes du FPI et au pire courbent l’échine faisant semblant de ne pas voir le train de la mort passer sous leur fenêtre. Alors, pour ne pas se détourner, c’est donc souvent – dès qu’on parle de combattre l’islamisme – vers l’extérieur qu’il faut se tourner, comme par exemple vers le Straits Times de Singapour.


 

   

 

 
 

Ambon, archipel des Moluques : omniprésence des signes extérieurs de distinction religieuse. Ici, deux photos prises dans deux villages du nord de l’île d’Ambon seulement séparés par quelques kilomètres. Chacun marque son territoire comme s’il recherchait que l’autre en face remarque plus aisément sa différence. Non pour l’intégrer ou mieux la connaître, mais pour la combattre ou mieux l’abattre. Inévitablement, le choc des communautés locales – et non des civilisations – est imminent, brutal et fatal. Une autre voie est souhaitable : toutes les idées sont les bienvenues… Et heureusement, car la vie doit continuer, des voies dissonantes existent déjà.

 

 

 

Dans un article révolté, daté du 12 juin 2008, signé de Julia Suryakusuma, et au titre sans équivoque, « Indonesia’s Islamofascists », il est clairement établi un rapprochement entre l’essor du Troisième Reich dès les années 1920 puis surtout 1930 et l’essor rapide du FPI depuis la fin de la dictature du clan Suharto. On sait que le défunt dictateur avait dès les années 1980 ouvert la boîte de Pandore, en fricotant avec l’islam politique et ouvrant les portes à ses représentants d’alors, mais de là à penser à la situation actuelle, il y a encore un pas de géant qui a été franchi.

 

 Julia Suryakusuma a sans doute raison de comparer les méthodes musclées de « gestion de l’ordre » initiées par les SA (Sections d’Assaut) dirigés par Röhm durant la période de nazification de l’Allemagne avec celles également fondées sur la violence, soudaine et souvent gratuite, orchestrées par les chefs des milices islamistes sous les ordres de Salim Alatas, président du Front qui n’est pas national mais qui à certains égards en a tout l’air. Le Front des Défenseurs de l’Islam (FPI), puisque c’est de lui qu’il s’agit, partage avec l’idéologie nazie, et plus généralement fasciste, ce « génie » de fomenter des conflits et des haines, et d’entraîner derrière leur bannière les miséreux et autres laissés-pour-compte de la société dominante. Pour Julia Suryakusuma, les tactiques éprouvées des troupes d’assaut de l’Allemagne nazie « semblent revivre dans l’Indonésie moderne », ce que démontrent par exemple les attaques des militants sur des hommes désarmés, mais aussi des femmes et des enfants, rassemblés lors d’un meeting autour du monument national à Jakarta le 1er juin 2008 pour célébrer le 63e anniversaire du Pancasila (philosophie d’Etat officielle en Indonésie depuis son indépendance). Ce n’est qu’un exemple qu’on pourrait multiplier à l’envi. Mais l’envie nous manque.

 

 Le terme islamo-fasciste pour définir les voyous du FPI pourrait convenir mais il comporte au moins deux défauts : 1) c’est G. Bush qui l’a popularisé et instrumentalisé, et de ce seul fait, le mot est partiellement décrédibilisé, en raison surtout des stigmatisations qu’il induit ; 2) la comparaison historico-philosophique est aussi un peu bancale, l’islamisme radical indonésien n’ayant rien en commun avec l’héritage du fascisme européen, sans négliger le fait que le premier s’affiche très religieux et le second s’est prétendu en son temps très athée…

 

 Cela dit, l’islamo-fascisme n’est pas un vain mot non plus, et Julia Suryakusuma le pense encore davantage que moi, car des ressemblances aussi réelles que troublantes sont aisément discernables : « Les fascistes européens avaient du mépris pour la démocratie et usaient de la violence pour terroriser ceux avec qui ils n’étaient pas d’accord. Ce sont des constats que le FPI partage, tout comme le font les autres organisations qui utilisent (et corrompent) l’islam dans le but de légitimer la violence ». La devise nationale Bhinekka Tunggal Eka (« l’unité dans la diversité ») a été mise à mal par les radicaux musulmans et les manifestants ont voulu alerter l’opinion et afficher leur solidarité avec les membres d’Ahmadiyah, un groupe musulman minoritaire, accusé par les extrémistes islamistes de déviant voire d’hérétique… Ces exotiques et modernes Cathares de l’Insulinde ont été humiliés et battus, emprisonnés aussi, sans que depuis ils n’aient été réhabilités par le frileux pouvoir en place… Durant l’attaque en règle, le 1er juin 2008, contre les manifestants à Jakarta, les soldats du FPI crient « Allah Akbar » tout en frappant lesdits mécréants à leurs yeux… rougis de sang. Parfois ils scandent carrément n’importe quoi, au moins « Allah Akbar » c’est cohérent et ça reste une valeur sûre. L’idéologie a ses limites et ce sont d’abord des combattants car, ainsi que le relève pertinemment Suryakusuma, un peu dépitée : « Comment quelqu’un peut-il être une marionnette américaine et en même temps un laquais du communisme, cela me dépasse ! »… Je pense que cela dépasse tout le monde ou presque. Sans doute que les soldats autoproclamés au service de Dieu qui, lui, n’a rien demandé à personne, feraient-ils mieux – s’ils souhaitent absolument se battre pour une cause – de lire les écrits de Che Guevara ou de Hô Chi Minh plutôt que d’éplucher les navets sur Hitler ou de son chargé de communication Goebbels… Mais on ne refait pas ainsi l’histoire de la pensée, qu’elle soit politique ou religieuse, d’un trait de plume ou d’un coup de lecture.

 

 Autres lieux, mêmes constats : le 1er juin 2008 à Jakarta, aucun membre du FPI n’a été blessé dans les batailles rangées, pourtant 32 personnes furent hospitalisées du fait des violents affrontements. Quatre ans plus tard, dans la soirée du 15 mai 2012, à Ambon, des villageois remontés et islamistes pour la plupart (FPI ou non) débarquent à l’occasion d’une célébration officielle (en l’honneur de Pattimura, indépendantiste et héros national, originaire de Saparua, une île voisine d’Ambon, comme la majorité des insurgés de cette nuit là) et commencent à en découdre : 57 blessés officiels et au moins 2 morts, au demeurant ces décès ont été confirmés par les autochtones mais restent occultés par les autorités et les médias officiels… Plusieurs sources locales m’ont précisé qu’il n’y avait aucune (ou presque aucune) victimes musulmanes issues des assaillants… Ces agressions rappellent des règlements de compte et appellent in fine toujours à la vengeance, et voilà que le cycle infernal de la violence reprend sa route sanglante… Et la police dans tout ça ? Souvent elle se défausse en prétextant faire du « maintien de l’ordre » mais de ne pas rajouter de la violence à la violence. Du coup les milices islamistes ont une autoroute devant eux. A Ambon, le lendemain des événements, un militaire posté sur les lieux de la bataille nocturne me dit, un sourire aux lèvres, « bah, ne vous inquiétez pas, c’est comme toujours, ils se tapent dessus et après ils s’entendent de nouveau ». Hum.. La consigne pour lui, c’est vrai, c’est de rassurer pas d’informer, surtout si le type à qui il s’adresse est un étranger de passage. 

 

 Depuis l’attentat de Bali le 12 octobre 2002, plus de 500 « terroristes » ont été arrêtés, et au cours de ces dernières années l’Indonésie a été, à l’échelle internationale, félicitée pour son efficacité en matière de lutte contre le terrorisme. Mais comment le gouvernement indonésien peut-il fixer une « frontière » aussi rigide entre les « mauvais » (musulmans terroristes, dangereux… et exécutés s’ils sont attrapés) qu’il faut traquer sans broncher et les « bons » (musulmans radicaux, un peu excités c’est tout…) qu’il convient de guider, de contrôler, d’accompagner, bref de comprendre et parfois d’accepter aussi. Une étrange « paix des braves », d’ordre politique et religieuse, mais qui risque d’exploser dans les mains mêmes des maîtres chanteurs des faiseurs de la vie économique et politique à Jakarta.

 

 Qu’on la déplore ou qu’on l’encourage, l’islamisation – forcée, subie ou voulue – poursuit son travail de sape partout en Indonésie. On a vu et connu en un peu plus d’une décennie un nombre importants d’exactions, allant des gros attentats aux petits actes de vandalisme, en passant par des églises brûlées ou des femmes tabassées. Le gouvernement indonésien, même gagné par le tout-libéralisme, ne pourra éternellement « laisser faire » une telle situation. Les lendemains risquent rapidement de déchanter.

 

 En attendant que le président SBY daigne bien se bouger, les islamistes se sont mis au boulot : des raids anti-alcool opérés dans les bars de la capitale ou ailleurs, des Bataks chrétiens sont agressés à Jakarta et des églises interdites à Manado au nord de Sulawesi, un jeune à Sumatra a été arrêté pour avoir écrit que Dieu n’existait pas, la secte musulmane Ahmadiyah a été mise à l’index, les minorités gays et lesbiennes sont harcelées sinon pourchassées, la censure regagne du terrain, Playboy avant et Lady Gaga maintenant dérangent car ils déstabilisent, près de Solo un spectacle de théâtre traditionnel javanais a été brutalement interrompu par des lascars enivrés de mauvaise foi, etc. Beaucoup est à craindre, surtout lorsqu’on voit que depuis 2011, le nouveau chef de la police nationale, un certain Timur Pradopo, lui-même un des cofondateurs du FPI, est un chaud partisan d’un partenariat « naturel » entre les gentils policiers débordés et ces sympathiques milices islamistes qui pourraient s’avérer très utiles pour la sécurité…

 

 Avec une telle police à la botte et une telle corruption à la petite semaine, le FPI jubile. D’autres conséquences sont à anticiper. Ainsi, en février 2011 à Kalimantan Centre, devant l’incontinence des autorités officielles, les Dayaks décident de faire eux-mêmes le ménage et refusent donc que des types du FPI débarquent dans leurs villages… Ils gagnent cette bataille, mais pour la guerre rien n’est moins sûr. Car celle-ci peut s’avérer longue et rude. Les plus déterminés vaincront. Et, c’est bien connu, avec la foi on y croit d’autant plus. Mais quelle foi ? La religion rejoint la justice dans le sens que c’est la foi du plus fort qui gagne…

 

 La fermeté du gouvernement à l’endroit des islamistes, et d’abord du FPI, sera le meilleur test pour arguer de sa crédibilité, de son sens des responsabilités, de son sens de l’histoire également. Car offrir aujourd’hui trop d’espace politique et public au FPI c’est demain lui octroyer l’espace vital qu’il exigera, et c’est – comme ailleurs en 1933 – ouvrir la boîte de Pandore dont nul ne sait ce qui en sortira de mauvais… Le retour à la loi du plus fort qui paraît dans maints lieux de l’archipel de nouveau s’appliquer constitue un terrible recul démocratique et représente une menace pour le devenir même de l’Indonésie.

 

 Pour terminer sur une note d’espoir, on aimerait créditer ces propos livrés en 1951 par l’écrivain Roger Vailland, suite à une escapade dans la nouvelle Indonésie,  fraîchement devenue indépendante : « L’islam indonésien est la religion la moins voyante, et la plus tolérante du monde. (…) Le tort de beaucoup d’Européens est de juger de l’islam à la mesure du catholicisme ». L’heure était alors au syncrétisme religieux même avec la philosophie du Pancasila en contre-point. Aujourd’hui, dans un monde complexe rendu à l’état de village planétaire, où le territoire s’est tristement réduit au terroir, le syncrétisme – à l’instar du métissage – n’est plus ni un rempart ni une solution. Il faudra pourtant, inévitablement, y revenir. Si toutefois, demain, les Indonésiens comme le reste des habitants de ce monde, ne souhaitent pas succomber face aux nouveaux démons de l’archipel…

 

 

Franck Michel

 

 

 

 

 
  A gauche, manifestation à Jakarta dès le 29 avril 2012 contre un concert programmé le 3 juin et… finalement annulé (photo Reuters). A droite, Habib Salim Alatas, le président du FPI (Front des Défenseurs de l’Islam), chez lui à Jakarta, le 15 mai (source : Libération et AFP). Sur le montage photo, on dirait qu’il fait coucou à Lady Gaga, mais cela doit être une illusion toute satanique. En fait, le coucou est plutôt un au revoir ! Un adieu. Ultime et unique. Voire un clin d’œil à Dieu. Unique aussi, Lui. Pour certains en tout cas, c’est sûr...  

 

 

 
 

 

 

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Pour aller plus loin

 

  • Feillard Andrée, Madinier Rémy, La fin de l'innocence ? L'islam indonésien face à la tentation radicale de 1967 à nos jours, Paris, Les Indes savantes, 2006.
     

  • Les Cahiers de l'Orient, « L'Islam en Indonésie », n°92, dir. Agnès de Féo, Paris, 2008.
     

  • Manji Irshad, Allah, liberté et amour. Le courage de réconcilier foi et liberté, Paris, Grasset, 2012.
     

  • Michel Franck, L’Indonésie éclatée mais libre. De la dictature à la démocratie (1998-2000), Paris, L’Harmattan, 2000.
     

  • Suryakusuma Julia, « Indonesia’s Islamofascists. Zero tolerance for bullies and thugs », Singapour, The Straits Times, 12 juin 2008.
     

  • Vailland Roger, Boroboudour, voyage à Bali, Java et autres îles, Paris, Kailash, 1996 (1951).
     

  • Zada Khamani, Islam radikal. Pergulatan ormas-ormas Islam garis keras di Indonesia, Jakarta, Teraju, 2002.