Deux crémations populaires,
l'une individuelle, l'autre collective
 

 

La mort est l’occasion de revenir chez soi, voire à soi-même. Ne dit-on pas à Bali que celui qui est « parti » pour de bon, celui donc qui a quitté la vie est aussi celui qui va retourner au bercail ? Les deux exemples de crémations ici brièvement présentées nous éloignent quelque peu du faste et de la médiatisation des grandes cérémonies aristocratiques ou princières d’Ubud et d’ailleurs. Ces deux cas concernent d’abord une crémation ordinaire mais individuelle à Wanagiri, petit village de montagne au nord de Bali, et ensuite une crémation collective dans un modeste hameau situé à quelques kilomètres au nord de la ville de Gianyar, au centre de l’île.

 

 

 

 

Crémation individuelle à Wanagiri

 

Wanagiri (dans la région de Buleleng) est un petit village juché sur la crête séparant le littoral nord et la région des lacs Bratan, Buyan et Tambligan. Situé à plus de 1000 mètres, il s’agit essentiellement d’un village-rue, dont le centre se trouve être le croisement des routes reliant Bedugul, Singaraja et Munduk. Un endroit stratégique pour ne pas se perdre et découvrir le nord de l’île (et accessoirement pratiquer l’écotourisme dans le coin) mais pas vraiment un endroit où les visiteurs s’arrêtent. En général, on ne fait qu’y passer avant de rejoindre un lac, un sommet, un site, un temple ou une station balnéaire… Toujours est-il que c’est là que j’habite et donc ce lieu représente pour ma part l’un des meilleurs postes d’observation et de partage de la vie culturelle balinaise.

 

Lorsqu’un Balinais meurt, on dit qu’il est « rentré à la maison », qu’il est retourné dans « le vieux pays », toujours situé kaja, c’est-à-dire en direction de la montagne (et des cieux)... Les mânes des ancêtres sont comme il se doit conviées pour les festivités. Les âmes des défunts peuvent éventuellement se réincarner dans des nouveaux nés de la famille. A Bali, en milieu montagnard, en général plus reculé et forestier, les rites restent imprégnés des coutumes des Bali Aga, les « Balinais d’avant », même si ces derniers se sont pour la plupart « mélangés » aux autres Balinais et ont adopté leurs mœurs et pratiques quotidiennes, à défaut de leurs croyances. On trouve ainsi, à Wanagiri comme dans d’autres villages des environs, un hindouisme plus « populaire » que dans le sud ou le centre de l’île. Un hindouisme aussi plus ancien, plus inspiré de la période d’avant Majapahit. D’ailleurs, le très officiel Conseil des Affaires Hindoues (Parisadha Hindu Dharma) tente d’épurer du mieux qu’il peut la foi hindou-balinaise en lui ôtant scrupuleusement tous les aspects polythéistes un peu trop gênants à ses yeux. Décidemment, toutes les religions ont un commun ce vice de toujours vouloir arrondir les angles qui dépassent et contrôler jusqu’aux âmes qui trépassent. Bali ne fait pas exception même si le paradis n’est jamais bien loin.

 

La crémation à la fois « individuelle » et « familiale » qui s’est déroulée à Wanagiri à l’été 2011 concernait deux défunts : une femme et un grand-père, de basse caste et issus d’un même clan de forgerons (pande), et tous les deux décédés deux ans auparavant et « provisoirement » enterrés au cimetière du village. Les enfants de la femme ayant pu rassembler l’argent nécessaire pour l’organisation de la cérémonie, et leur souhait étant d’honorer les deux personnes en même temps à l’occasion d’une crémation aussi respectueuse et grandiose que possible, ils ont décidé avec un important pedanda (grand-prêtre) de la région de fixer la cérémonie pendant l’été 2011. C’est le pedanda qui donnera toutes les précisions et fixera le calendrier des rituels et du déroulement exact des festivités. Plus de deux mois de préparatifs, des innombrables offrandes aux multiples travaux en tout genre, ont été nécessaires, avant que le 15 juillet ne soit défini comme date officielle de l’ouverture - et surtout la confirmation de l’ensemble des rites funéraires – non pas des hostilités mais des festivités. Ce jour-là, la famille des deux défunts se rend chez le pedanda,  en bonne tenue (portant un sarong) et apportant avec eux des offrandes appropriées, afin de convenir des dates exactes, des modalités de la cérémonie, du coût aussi, etc. Ce rituel s’appelle ngaturang jaruman. On échange et on négocie. Parfois, les discussions se compliquent car le prêtre parle le bahasa bali alus/tinggi (langue balinaise soutenue) et certains oncles (et surtout les plus jeunes présents) ne comprennent pas forcément toutes les subtilités de cette langue réservée aux hautes castes et aux grand-prêtres. Du coup, à certains moments, les situations sont également cocasses et rigolotes, surtout lorsque des malentendus surviennent, et que pour ne pas perdre la face, tout ce monde de Balinais se retrouve à parler ensemble en indonésien (bahasa indonesia, langue nationale) afin d’éviter tout dérapage ! A d’autres moments, on frise le fou rire lorsque d’aucuns mélangent au moins trois langues : l’indonésien, le balinais alus/tinggi (soutenu/haut) et le balinais biase/kasar (habituel/vulgaire)… Bref, on se marre et finalement c’est l’essentiel : en dépit du formalisme et du protocole – l’hindouisme a bien du mal à se départir de la hiérarchie ! – les Balinais en général n’aiment pas trop se prendre la tête avec ce type de conventions… On notera en passant que les effets linguistiques tout comme les faits religieux et rituels changent beaucoup d’une région balinaise à l’autre. Ce qui est vrai pour tel village ou telle famille ne le sera pas nécessairement pour d’autres. Et même si l’île est géographiquement petite, elle est carrément gigantesque en termes de variations culturelles et cultuelles ! Sans oublier le parcours singulier des Balinais, des prêtres par exemple. Mon ami pedanda vu en ce jour béni est aussi un personnage à lui tout seul : curieux de tout, un temps étudiant féru, il a été autrefois guide touristique pour les Occidentaux avant de se former pour devenir pedanda, maintenant il envisage de faire une retraite en Inde afin de parfaire son apprentissage mais avant cela il doit s’occuper d’envoyer sa fille – qui dansera à l’occasion des funérailles – dans une école prestigieuse en Australie…

 

Trois jours plus tard, le 18 juillet, une cérémonie, appelée mecaru, se déroule en trois phases distinctes. Cette fois-ci, c’est au tour du pedanda de se déplacer. Le matin, il arrive dans la maisonnée où se passera l’essentiel de la fête.
  1. Les membres de la famille des défunts – et aussi les organisateurs de la crémation – demandent officiellement au prêtre l’autorisation de faire des trous dans la terre (par exemple pour installer les piliers en bambous pour les habitations temporaires, etc.), la terre (bumi) est sacrée et il importe de se prémunir avant de la « féconder » de la sorte ;
     

  2. Le prêtre va s’installer sur son piédestal et prier pour demander aux mauvais esprits de quitter les lieux et aux bons d’entrer ;
     

  3. Le prêtre va ensuite procéder à la « mise en place » d’une clôture ou enceinte sacrée autour du lieu cérémoniel dans le but de protéger au mieux l’espace désormais sacré pour une durée d’un mois (du 18 juillet au 18/19 août date officielle de la fin du rituel de crémation). A partir de ce moment, des travaux peuvent commencer à l’intérieur de cet espace sacré. Et tout le monde qui pénètre en son sein doit porter un sarong et bien se rendre compte qu’il n’est pas n’importe où !

La prochaine date importante est le 11 août, mais avant cela d’autres rituels sont à observer : dans le cas de cette double crémation familiale, qui concerne un clan de forgerons, les modalités sont également spécifiques : par exemple, le rite de nunas tirta (« chercher de l’eau sacrée ») consiste à se rendre sur le lieu de naissance du grand-père mort (et pilier du clan), en l’occurrence à Bebandem dans la région de Karangasem (dans l’est de Bali), et de recueillir auprès des membres de la famille encore sur place de l’eau sacrée qu’il s’agit de rapporter à Wanagiri. Ensuite, un autre rituel exige de se rendre en famille – du moins pour les fils du grand-père – sur les bords des quatre principaux lacs de Bali (Batur, Bratan, Buyan, Tambligan), et de prier dans les temples précisément dédiés aux divinités lacustres. Ces deux rituels peuvent évidemment se dérouler en même temps ou plutôt dans un même mouvement, l’important est qu’un fils au moins du grand-père disparu soit présent à chaque moment clé pour demander de l’eau sacrée au prêtre local ou rattaché aux temples visités par nos « pèlerins » du jour.

 

 

 

 

Le 11 août se déroule le rite nommé mejaruman. Le pedanda arrive dans l’après-midi sur le lieu de la cérémonie. Il annonce le début officiel de la crémation au centre du territoire familial sacralisé. Il fait le tour de la demeure principale et des deux autres maisons du clan, offrandes et bénédictions accompagnent ses pas, et il délimite une nouvelle fois mais plus strictement les frontières de l’espace sacré. Puis, une prière collective, sur place, termine le rituel. Ce même jour, les femmes (et tantes de la défunte) sont allées prier et déposer des offrandes dans les trois temples principaux du village (puseh, desa et dalem). A noter qu’à Bali, les croyances sont vivaces tout comme la superstition et les phénomènes surnaturels ou irrationnels. Une tante est ainsi allée toute seule au pura dalem (le temple des morts, à côté du cimetière, un temple dédié à Shiva et où rôde souvent Durga, l’une de ses représentations féminines), les autres femmes ayant trop peur de s’y rendre : en plein jour, cette tante a vu de ses yeux son père et sa sœur (les deux défunts honorés ici) se promener dans ce coin où les morts ont une fâcheuse tendance à se manifester, en général plutôt durant la nuit… A son retour à la maison, cette tante est tombée en transe, mais heureusement aucun présage funeste pour la suite…

 

Le 12 août est le dernier jour des préparatifs qui ont tout de même duré près de deux mois au total ! Du 13 au 16 août inclus, ce sont quatre jours où les invités (de la famille comme du village) vont défiler selon un ordre assez précis, tout cela pour éviter que tout le monde débarque en même temps. Les trois premiers jours voient arriver les gens de la région et du village, tandis que le dernier jour (le 16 août) ce sont plutôt les membres directs de la famille qui sont conviés. Bref, une bonne organisation est essentielle ne serait-ce que pour la répartition de la nourriture, le respect et le bon accueil des invités. Environ 150 invités arrivent chaque jour. Chaque personne reçoit un plat complet et 7 sate (brochettes de viande, soit 5 de lawar et 2 de babi ou cochon) : on voit en effet que les comptes doivent être bien établis ! Sur un total de 600 invités attendus en quatre jours, ce sont 4200 sate qui doivent être préparés au préalable. Durant ces quatre jours, la famille organisatrice se doit de bien accueillir tous les invités. Et si des touristes en goguette passent devant la maison – ce qui est arrivé souvent ! – il est également important de veiller à bien les accueillir (c’est bon pour le karma dit-on !). Mais cela, évidemment, n’empêche pas d’exiger de la part des visiteurs étrangers (au pays comme à la famille) de se vêtir décemment (c’est-à-dire se recouvrir les épaules et se ceindre d’un sarong autour de la taille), de respecter et donc ne pas entraver le bon déroulement des rituels en cours. Précisons encore que les invités – et les touristes aussi ne doivent pas venir les mains vides ! – apportent en général du riz (beras, riz non cuit), du sucre, des gâteaux et/ou des tissus ; puis, ces mêmes invités repartent en emportant du riz (nasi, riz cuit), les 7 sate ou brochettes évoquées plus haut, et autres petites choses en fonction des dons offerts à leur arrivée… Quoi que bien au 3e millénaire, nous sommes bien ici en présence d’un système de dons et de contre-dons qui fonctionne pleinement, de quoi satisfaire les disciples de Marcel Mauss !

 

 

 

 

Durant ces quatre jours de défilés d’invités, la fatigue s’installe durablement mais n’empêche pas d’autres rites de se dérouler conjointement. Ainsi, le 14 août, la journée a été chargée : dès le matin, rituel ngendag, consistant à se rendre au cimetière pour les proches des défunts afin de « chercher les ossements » (soit en vrai, soit symboliquement, comme ce fut le cas ici). Une longue séance de prière au cimetière consacre ce rituel où les proches portent symboliquement leurs parents morts dans les bras. Dans la foulée de cette « récupération », le rituel meseh lawang atteste du « retour des 2 âmes ». Suite au retour du cimetière en « compagnie » des défunts, les proches prient ensemble dans la maison en présence du grand-prêtre et de ses assistants. Ensuite, il importe de surveiller et bien garder les deux tablettes (représentant les âmes retournées). Pour les plus proches des défunts, il est interdit de dormir les nuits à venir car il faut veiller… Alors on s’occupe : les membres de la famille s’activent de toutes les manières imaginables tandis que les hommes du banjar jouent aux cartes, parient tout leur salaire aux jeux de hasard, s’adonnent aux combats de coqs ou boivent de la bière en regardant des vidéos de spectacles de théâtre comique typiquement balinais ! Bref chacun trouve de quoi faire et l’essentiel est de bien s’occuper et de s’amuser, l’heure est aux réjouissances, la tristesse est déjà laissée au passé…

 

Le 15 août, alors que les invités arrivent dans la maison, un autre rituel important a lieu : mewinten. Celui-ci consiste à réaffirmer les liens de parenté et concerne ici surtout les oncles – fils du défunt grand-père) ainsi que leurs femmes et leurs enfants (trois enfants procèdent au rituel de la coupe des cheveux). On pratique aussi à ce moment de la cérémonie au rituel de limage des dents mais, dans notre cas, les enfants étaient encore trop jeunes. Cette cérémonie est aussi essentielle pour redistribuer les tâches familiales et repréciser le bien-fondé de la patrilinéarité du clan…

 

 

 

Le 16 août, rituels mepedeengan puis manah toya. Presque tout le monde (enfin parmi ceux qui peuvent dormir la nuit !) se lève vers 2h du matin et jusque vers 7 ou 8h du matin, le rite mepedeengan consiste à préparer les jeunes de la maisonnée pour la procession du matin : des heures de préparation pour arranger les cheveux, les décorations, les habits, le maquillage, etc. Puis, vers 8h, c’est le rituel appelé manah toya : une longue procession s’en va vers le bout du village (à plus d’un kilomètre de la maison) pour aller chercher de l’eau. Au retour, arrêt au croisement routier et prière sous la houlette du grand-prêtre venu pour la bonne cause : quelques pas de danse accompagnent les bons mots spirituels, tandis que des touristes-badauds qui passaient par hasard déchargent ici leurs appareils photos. Il est vrai aussi qu’à l’avant de la procession, deux « monstres » joliment maquillés, sensés faire peur aux mauvais esprits (mais leur maquillage n’a pas été suffisamment féroce), font plutôt rire que vraiment peur ! Personne cependant ne s’en plaindra…

 

Le 17 août, c’est le jour « J » de la crémation. Le jour principal, celui que les touristes recherchent pour le spectaculaire et pour les meilleures photos. Mais si ce jour est effectivement le principal de toute la crémation, il n’est rien sans les précédents et celui qui suit. Les touristes, dépaysés par l’hindouisme et parfois desservis par certains guides, ne comprennent guère le sens global du rituel funéraire et ne « voient » que la crémation photogénique. C’est dommage et on passe ainsi à côté de l’essentiel ! Dès 7h, dans la brume matinale, la procession s’élance en direction du cimetière : les hommes du banjar portent un bade (lourde « tour » dont la base est formée de longs bambous et en haut de laquelle se trouvent les corps, ou ici les symboles des défunts : deux jeunes de la famille sont également sur la tour, l’un portant notamment un oiseau du paradis comme on arbore un étendard !). Le cortège rit et s’esclaffe, mieux vaut en effet avoir la pêche car il faudra marcher pendant au moins trois kilomètres avant d’arriver au cimetière ! Plus en avant du cortège, les proches, tous ceints d’un tissu blanc autour de la tête, avancent à un rythme cadencé, tout en portant les âmes des deux défunts vénérés en ce jour. Arrivés à proximité du cimetière, au dernier croisement, les jeunes gens portant la tour la font tournoyer en criant à tue-tête, tout cela pour éloigner les esprits malfaisants et empêcher que l’âme des morts ne retrouve le chemin inverse (…et s’en va importuner les vivants), puis tout le cortège se retrouve au cimetière où le grand-prêtre est déjà installé pour sermonner. On brûle le bade, on amène les symboles des deux défunts (et les tablettes les représentant), et on procède méticuleusement à la crémation. Les cendres sont broyées rituellement par chacun des membres de la famille, pendant que le prêtre et ses assistants font ce qu’il ont à faire. Le tout toujours avec une prolifération d’offrandes et, successivement, en dansant  et en priant, pour les proches et pour certains amis pas forcément moins proches. Après ces moments intenses, tantôt de joie, tantôt de recueillement, c’est le retour à la maison, où de nouvelles offrandes et prières attendent les hôtes et la famille. A d’impressionnantes prières succèdent deux voyages à la mer (dans les environs de Singaraja, sur la côté nord), d’abord pour rapporter les cendres et les jeter comme il se doit à la mer, puis lors d’un second déplacement à la mer pour confirmer en quelque sorte que tout s’est bien déroulé. A chacun des voyages à la mer, le gamelan du village est de la partie et les offrandes, les prières et les danses se font et se défont sur la plage envahie de fleurs, de dons et de cendres. En début de soirée, retour de la famille dans la maison sur la montagne et, malgré l’épuisement lisible sur tous les visages, on se prépare déjà pour un nouveau voyage de 24h… Le dernier mais le plus grand.

 

Donc, le 18 août, c’est à 1h du matin que tout le monde se prépare. C’est le rituel meajar-ajar qui consiste en gros à faire le tour de Bali en quête de lieux saints propitiatoires : 7 lieux sacrés et 14 temples où il faut aller prier… Tout cela doit être fait en moins de 24h. On ne peut le nier, c’est un peu la course, mais heureusement, on avait de bons chauffeurs, frais et dégourdis ! Cela dit, dans toute ma vie, je ne me souviens pas d’avoir prié autant qu’en ces 24h ! Bref, dès 2h du matin, l’équipée spirituelle sinon sauvage est sur la brèche et donc la route. Plusieurs véhicules emportent les membres de la famille ayant résisté à la fatigue et encore debout (en fait à peu près tout le monde sauf les enfants !). D’interminables heures de route et de nuit avant d’arriver dans l’est de l’île, au temple Lempuyang (avec en fait trois pauses « prière » dans trois temples différents), puis la chevauchée fantastique se poursuit jusqu’à Bebandem (avec une prière à un croisement), puis un arrêt au temple Silayukti à Padang Bai. Ensuite, toujours au pas de course (car il faut impérativement « tenir » le délai fixé par les dieux !), c’est au tour de Goa Lawah (avec une prière sur la plage et une autre à deux pas des chauves-souris ; les touristes c’est surtout pour ça qu’ils visitent ce temple !), puis la cité sainte et historique de Gelgel. Et ensuite, lente mais sûre remontée vers Besakih, le trop fameux complexe hindou fait d’une soixantaine de temples (nous n’en ferons que quatre, mais c’était déjà beaucoup lorsqu’il faut prier avec des prêtres-commerçants autour de vous !). Pour terminer le périple, prière dans la nuit profonde au Pura Ulun Danu Beratan, et enfin retour à la maison, certes épuisés mais dans les temps ! Les dieux, les cieux, et bientôt les jeunes ancêtres, peuvent donc être satisfaits. Tout s’est bien passé. La vie peut prochainement reprendre son cours normal…  mais il faut encore attendre la fin véritable de la crémation.

 

 

 

Le 19 août, rite de Nyida Karya qui vient clôturer l’ensemble des rituels de crémation. Si la première partie de cette journée s’est passée pour beaucoup à dormir, dès l’après-midi débutent les réjouissances finales : troupes de danses, fête et jeux, théâtre improvisé et surtout – à un moment bien précis – rituel de Nyida Karya (ou Sida Karya) où tout d’un coup tout le monde redevient sérieux, sinon grave, le temps d’un court instant… Le moment est solennel, le personnage sacré et masqué, fait tourner son tissu magique, lance ses incantations et disparaît soudainement. Tout le monde est rassuré, et la place est alors définitivement livrée à la fête ! Ce moment clé où Sida Karya officie, d’ailleurs cela se termine aussi par une prière, est l’instant où la crémation se termine officiellement. Et dès ce moment, j’ai pu constater sur le visage des proches de la famille (et des défunts en bonne voie de devenir des ancêtres divinisés), un apaisement certain voire un soulagement réparateur, que je n’ai pas pu trouver depuis le décès des deux personnes célébrés en ce jour, soit deux années auparavant. Passerelle commode pour atteindre l’autre monde, la crémation sert aussi à remettre les choses de notre monde à sa place. La vie peut alors à nouveau recommencer. Et surtout bien recommencer.

 

 

 

 

Crémation collective à Gianyar

 

Située non loin d’Ubud, et lieu de passage entre le centre et l’est de l’île, la ville de Gianyar est à la fois provinciale et dynamique, plutôt connue des visiteurs ; son marché de nuit notamment est plaisant et réputé pour son authenticité. A quelques kilomètres en allant vers le nord, on retrouve les rizières et c’est là qu’habite ma belle-sœur et sa famille. Et c’est juste à côté de leur modeste demeure que s’est déroulée une importante crémation collective (ngaben massal, Gianyar, 19 juillet 2008). Je me contenterai ici de présenter quelques photos de cette crémation qui réunissait une douzaine de familles du coin. Des images qui montrent surtout la différence notable entre les deux types de rituels funéraires, l’individuel (ou familial ou clanique) et le collectif (qui concerne plusieurs familles au sein du banjar ou de la communauté villageoise). Si cette dernière est moins coûteuse sur le plan financier elle se révèle également plus impersonnelle, moins intime en quelque sorte que la première.
 

 

Franck Michel

 


 

 

 
     

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