L'île de Buru, de l'enfer au paradis ?
 

 

Dans ses Mémoires, l’écrivain indonésien Pram, emprisonné dans cette prison à ciel ouvert que fut pour lui et tant d’autre l’île de Buru, se rappelle les moments de doutes et de luttes. Il semble ici, une kretek au bec, contempler la carte des Moluques où l’île ronde de Buru se trouve au centre de l’archipel, très loin du pouvoir à Jakarta.

 

 

Voilà une île, presque ronde et forcément bourrue, sans doute en raison de son histoire qui peut en effet en rendre acariâtre plus d’un, une île souvent difficile d’accès pour cause de mer déchaînée et qui ne figure point sur la carte touristique de l’Indonésie. Son nom : Buru. De triste réputation, mais rien n’est perdu, car une île peut toujours en cacher une autre, et c’est sans doute sa seule similitude avec le train. Celle de Buru, perdue dans les lointaines Moluques, a connu et continue de connaître d’étranges destins. D’Alcatraz à Eldorado, ne serait-elle pas en train de passer des fourches caudines de l’enfer aux promesses édéniques d’un improbable paradis ? D’aucuns le pensent, notamment ces centaines d’Indonésiens, locaux bien sûr, mais aussi tous ceux spécialement venus de Java et surtout de Sulawesi, en quête d’or, de richesse et de bonheur matériel. Cette nouvelle île de la Fortune est-elle un rêve ou un fantasme ? Un cauchemar politique ou une évasion tropicale ?

 

L’île de Buru, de Pram à l’or, de l’enfer du bagne à l’eldorado minier ?

    Colonisée en 1648 par les Hollandais, l’île est définitivement entrée dans le giron national-indonésien en 1950. De nos jours, malgré la chape de plomb qui reste en vigueur dans les têtes et chez les dirigeants au pouvoir, l’île de Buru est connue dans tout l’archipel pour avoir « accueilli », de 1965 à 1980, les militants communistes et autres supposés sympathisants marxistes dans ce qu’il est convenu d’appeler le plus grand camp d’internement « à ciel ouvert » de l’ère Suharto. Ces « opposants » de la première heure au régime de Suharto, parvenu au pouvoir par la force en septembre 1965, ont longtemps croupi dans ce bagne hostile, oubliés des médias, des autorités nationales et de la communauté internationale, alors soucieuse – Américains en tête – d’éviter la propagation du communisme et l’ouverture d’un nouveau front au sud du Vietnam. Aujourd’hui, nombre d’Indonésiens et même de Moluquois ne connaissent à peu près rien – ou très peu – de cette histoire taboue et honteuse, le gouvernement n’entendant surtout pas ouvrir ce couvercle d’une marmite trop pleine d’où pourrait surgir de sinistres souvenirs et autant de légitimes revendications et réparations…

 

    A l’époque de l’Ordre Nouveau, cher à Suharto, il fallait faire taire toutes les voix dissonantes. Des décennies plus tard, les dirigeants politiques actuels ayant toujours conservé des liens directs avec ceux qui les ont précédés, ne souhaitent pas ouvrir cette boîte de Pandore qui risque fort de leur exploser au visage. Redonner la parole aux rares survivants de Buru c’est pour eux s’exposer dangereusement et risquer de perdre la face et leur place, et leurs privilèges. Il faudra beaucoup de temps avant que les langues se délient, la tache incombera sans doute aux enfants et aux petits-enfants de tous ces prisonniers politiques (Tapol, en indonésien) envoyés en enfer. Un enfer évidemment pavé de bonnes intentions puisque les sbires de Suharto entendaient rééduquer dans le cadre d’un « projet humanitaire » !  

 

    Sur l’île de Buru, le détenu le plus célèbre fut certainement le grand écrivain Pramoedya Ananta Toer. Incarcéré ailleurs depuis fin 1965, il y a été enfermé de 1969 à 1979 avec de nombreux autres compagnons d’infortune, au moins 12 000 prisonniers politiques, le tout évidement sans aucun jugement digne de ce nom. Cette île maudite de Buru avait été minutieusement choisie comme camp de détention par les militaires pour diverses raisons « pratiques » : Buru est très éloignée de la capitale Jakarta, donc du centre de décision politique et aussi du cœur de la lutte pour les intellectuels et opposants en tout genre ; les ressources naturelles de l’île permettent une relative autosuffisance pour les prisonniers, l’Etat ne perdant guère d’argent à les incarcérer de la sorte ; Buru recèle de terres vierges qui, pour les autorités, n’attendent qu’à être défrichées puis transformées en rizières, donc un labeur éprouvant et journalier pour les détenus ; l’île est un bagne naturel parfait, une forêt dense peuplée de bêtes sauvages et autour une mer tout aussi indomptable, bref aucune grande évasion à envisager…

 

    Pramoedya Ananta Toer, auteur en 1949 d’un livre traduit et intitulé en français Le fugitif, ne voit guère comment s’évader de cette prison où seul l’air est libre. Durant sa pleine décennie de détention sur place, Pram, comme l’appellent en général les Indonésiens, a rédigé plusieurs livres, au début sous forme d’histoires racontées (l’usage du stylo et du papier lui était alors interdit) à ses proches compagnons de camp, puis plus tard à l’aide d’une vieille machine à écrire qui, à ses yeux, était devenue la passerelle vitale pour s’ouvrir au monde extérieur. Parmi ses publications majeures de cette époque de réclusion à Buru, mentionnons le Buru Quartet, et plus précisément Bumi Manusia (Terre des Hommes, disponible en français chez Rivages) et Nyanyian Sunyi Seorang Bisu (Chant silencieux d’un homme muet, ouvrage non traduit en français à ma connaissance). Interrogé par Kees Snoek en 1991 sur sa vie quotidienne dans l’île-prison de Buru, Pram raconte qu’avec ses camarades il travaillait en forêt, refaisait les routes et entretenait les champs ou les rizières. Auparavant, il passe quatre années en prison à Salemba, puis il est transféré dans l’île de Nusa Kambangan (pour quelques semaines seulement), et le 16 août 1969, il part pour Buru. « On mangeait peu et on avait toujours très faim. Les trois premiers mois on n’avait pas de savon, et pendant six mois pas de sel. On cherchait parfois des sagoutiers pour ensuite en confectionner et consommer la farine ». Il évoque aussi la constante pression psychologique exercée sur les détenus par des geôliers plus ou moins tortionnaires. La faim était aussi le nerf de la survie : « On mangeait en fait ce qu’on trouvait ». En outre, rapporte l’écrivain, les maladies prolifèrent au camp et nombreux ont été ceux qui périrent en raison du manque de soins médicaux appropriés. En 1977, à son « apogée », près de 14 000 prisonniers politiques étaient détenus sur l’île.

 

    En 2000, dans un article du New York Times, bien documenté et consacré au bagne de Buru, Thomas Fuller considère que, pour d’éventuels visiteurs versés dans l’histoire, très peu de vestiges subsistent du passage des milliers de prisonniers politiques durant une quinzaine d’années. Certes, on trouve des cimetières pour honorer la mémoire des torturés ou des morts de faim déportés ici. En fait, certains lieux construits de la main des détenus ont été détruits… lors des émeutes interreligieuses survenues il y a douze ans ! A Buru, on est loin de tout et si on a envoyé des gens dans ce lieu perdu c’était d’abord pour les oublier. Alors, logiquement, déterrer ou même évoquer ce passé n’est pas chose aisée. Suharto a déporté à l’époque la crème de l’élite intellectuelle du pays dans ce que Fuller appelle « cette Sibérie tropicale ». Car la similitude avec le goulag stalinien, à l’exception du climat et de la nature du régime politique, est évidente. Suspectés d’accointance avec le communisme, mais non jugés, les détenus de Buru périrent des maladies tropicales, notamment du paludisme mais aussi de tuberculose. Certains furent abattus froidement ou moururent sous la torture.

 

    La libération du camp se fera attendre jusqu’en 1979 presque au même moment où, à Phnom Penh,  le régime sanguinaire et criminel des Khmers Rouges tombe sous les assauts de l’armée vietnamienne. On a alors beaucoup parlé, avec raison, de Pol Pot et de l’Occident qui n’a rien voulu voir venir de l’horreur en marche au Cambodge. Mais, en Indonésie, sous la botte de Suharto, le camp de Buru, même longtemps après sa « libération », n’a jamais fait les gros titres de nos médias internationaux, et encore moins des médias indonésiens. Amnésie totale.

 

    Précisons quelques faits : suspecté de liens avec le PKI (parti communiste indonésien, dissous depuis l’ère Suharto), Pram – qui n’a jamais pris la carte du parti – est envoyé à Buru en 1969. Le camp fut clairement une prison mais, dans la langue fourchée du clan Suharto, il fut baptisé du nom de « projet humanitaire de l’île de Buru » ! Difficile de faire plus incohérent. Les détenus rescapés se demandent encore en quoi il pouvait être « humanitaire ». Durant sa détention, Pramoedya avait établi une liste détaillée mentionnant 315 décès : des hommes écrasés sous les troncs d’arbre, torturés à mort, abattus à coup de lance, etc. Ses mémoires racontent le calvaire dans le détail. Thomas Fuller a interviewé Pram mais également d’autres survivants. L’un d’entre eux, Arief Sugiyanto, se souvient de l’écrivain en train de raconter à ses codétenus le récit de ses livres à venir : « Nous aimions écouter les histoires car à ces moments là nous oubliions qui nous étions et les conditions dans lesquelles nous vivions. (…) Il disait ses histoires quand il voyait que les camarades étaient fatigués et avaient besoin d’évasion ». Ce monsieur Sugiyanto a été envoyé à Buru car il était instituteur et soupçonné de relations avec le communisme. Comme plusieurs centaines d’autres prisonniers, il a décidé de rester vivre à Buru après sa libération à la fin des années 1970 : « il a converti sa prison en maison » écrit Fuller à son sujet.

 

    Un autre détenu, témoin de l’époque, Monsieur Tumiso (qui habite maintenant à Jakarta), se souvient des dures conditions de travail dans l’île. Et aussi, de la capture des oiseaux multicolores tropicaux, que certains détenus tentaient de revendre aux soldats ou visiteurs pour gagner quelques roupies : « Mais il y avait une tradition chez les prisonniers pour que personne ne garde les oiseaux. On ne voulait pas mettre en cage quelque chose qui était libre », dit-il. Pour tous les prisonniers revenus de Buru, les souvenirs restent ancrés, voire vivaces. Pram, de son côté, révèle à Fuller que lorsqu’il dort, et quand il rêve, « ce sont les souffrances de Buru qui remontent à la surface ». A Buru même, de nombreux écrits de Pram ont été détruits par les autorités. Mais, heureusement, les épreuves qui formeront les quatre volumes du Buru Quartet seront sauvées in-extrémis, grâce aussi au courage et à l’aide d’un pasteur allemand qui emportera le manuscrit de Pram hors des frontières de l’Indonésie.

 

    Pour Matheos Viktor Messakh, qui a également rencontré d’anciens prisonniers politiques, certains témoignages – à l’instar de celui de Hersri Setiawan – refusent toute forme de victimisation. Ecrivain et universitaire ancré à gauche, Hersri Setiawan dit avoir d’emblée mesuré les risques de son engagement : « Quand on est traqué par le gouvernement, il faut être préparé à mourir » dit-il. Comme d’autres intellectuels engagés, il a rejoint à la fin des années cinquante le mouvement culturel Lekra (Lembaga Kebudayaan Rakyat). Après avoir été en représentation pour un groupement d’écrivains asiatiques et africains au Sri Lanka durant quatre ans, il revient à Jakarta en 1965. Avec les idées qu’il véhiculait, ce n’était vraiment pas le bon moment. Le 30 septembre 1965, six généraux du haut commandement de l’armée ont été kidnappés et assassinés. Les jours et les semaines qui suivent cette tuerie, l’armée (et son chef de guerre Nasution) a accusé le PKI d’avoir tenté un coup d’Etat et lui met la responsabilité du massacre sur le dos. Après son arrestation, Hersri fait de la prison et sera transféré, avec 850 autres détenus, à Buru, en 1971. Pendant son incarcération sur l’île, on lui a demandé de rédiger une thèse pour un lieutenant ; à sa libération en 1979, le soldat diplômé est venu chez lui et l’a remercié puisque grâce à son travail de rédaction il a été promu colonel… Les huit années de Hersri passées à Buru ont fait l’objet d’un livre de souvenirs douloureux – paru en 2004, sous le titre Memoar Pulau Buru – et de 1979 à ce jour, l’écrivain a publié de nombreux écrits, articles et livres confondus.

 

    Janet Steele, dans les colonnes du Jakarta Post, revisite le passé de l’île de Buru. Dès son arrivée, elle ne s’attendait pas à ce que Buru soit une île aussi belle. Inconsciemment, les images d’une île-bagne participent à cet étonnement. Pourtant rien n’est vraiment simple à Buru, hier comme aujourd’hui. Encore en 2006, le passé du bagne a bien du mal à passer, comme l’atteste la venue cette année de deux journalistes du magazine Tempo, Goenawan Mohamad et  Amarzan Loebis, ainsi qu’une équipe de tournage australienne venue pour réaliser un documentaire. Tout ce monde a été interrogé par la police locale pour tenter de comprendre les raisons de leur visite dans l’île de Buru… Janet Steele rencontre sur l’île un certain Monsieur Dasipin. Dans les années 1960, il était membre de Pemuda Rakyat, un mouvement de jeunesse du PKI. A Buru, il s’est marié avec une autochtone, et lorsque les prisonniers ont été libérés en 1979, il a décidé de rester sur place.

 

    Comme pour tous ceux dans la même situation, le plus difficile est de faire comprendre aux autres, qu’il est impossible de pardonner et d’oublier. Janet Steele rencontre ensuite à Jakarta Amarzan Loebis, le journaliste de Tempo qui fut également détenu à Buru. Ce dernier lui explique que lors de l’adhésion au PKI, au début des années soixante, vous deviez trouver deux « parrains » déjà membres du parti pour vous « coopter » à l’occasion d’une cérémonie très ritualisée, surtout pour des communistes laïcs ! Selon Amarzan, il ne fut jamais question à Buru de savoir si tel ou tel camarade détenu fut membre ou non du PKI, ou seulement sympathisant. Cela ne jouait pas, et de toute façon, pour l’Ordre Nouveau aussi, tous étaient coupables au même titre. Amarzan explique également que lorsqu’un détenu était libéré, on lui « offrait » le choix suivant : repartir sur Java (mais personne ne le voulait vraiment, pour des raisons différentes évidemment) ou s’installer ici, dans l’île de Buru, et y refaire sa vie. Dans ce dernier cas, on allouait au prisonnier libéré – un ex-Tapol selon la terminologie officielle – deux hectares de terre, deux têtes de bétail et une petite maison. Cela souvent ne se refusait pas. Surtout qu’avec l’estampille « ex-Tapol » on ne va pas bien loin et on est marqué pour le restant de sa vie : plus d’acquis, pas de travail dans la fonction publique, discriminations et stigmatisations de toutes sortes. Aujourd’hui, c’est la mémoire qu’on assassine à force de ne pas vouloir se souvenir. A propos de Buru, Amarzan Loebis constate que « la destruction des baraques et de toutes les traces des bâtiments a été un effort pour effacer l’histoire et la mémoire. Ils ont seulement préservé le hall dédié aux arts car les villageois l’utilisaient régulièrement ».

 

    Tout au long de la décennie précédant sa mort, survenue en 2006, Pram aura délivré et apporté de nombreux témoignages, écrits et oraux, sur ces années de plomb et de détention. Puissent-ils seulement servir aux générations futures. Cela ne sera pas évident : il y a peu de temps, un jeune villageois balinais me précisa fièrement que « plus personne ne lit, c’est ringard, désormais il faut mettre un visage devant les livres ». Puis de m’expliquer tout heureux de sa plaisanterie : « book a laissé la place à facebook et on ne pourra plus revenir en arrière ». Evidemment, la bataille des idées sera rude dans un tel contexte de délitement du savoir. Dans mon village à Bali, une institutrice m’a avoué qu’elle aimerait bien lire les livres de Pram mais que c’était vraiment trop compliqué à comprendre pour elle. Le but n’est donc pas de faire marche arrière mais d’avancer en marchant correctement. Et pour ce faire, les témoignages de personnages comme Pram, ou de Putu Oka Sukanta pour prendre une exemple balinais, sont précieux pour la jeunesse et l’avenir du pays.

 

 

 

Pram et son frère dont un ouvrage rend compte de leur constant dialogue. Pram et sa légendaire machine à écrire, en couverture d’un ouvrage qui lui a été consacré peu avant sa mort en 2006. Le titre est explicite : « J’aimerais voir que tout cela soit terminé », à savoir les années de sévices, d’enfermement et de censure, à Buru ou ailleurs.

 


Buru, ses richesses et sa ruée vers l’or

 

La principale ville (et port) de Buru est Namlea, située au nord-est de l’île. Troisième plus grande île de l’archipel des Moluques, le point culminant est le Mont Kapalat Mada qui s’élève à 2729 mètres. La forêt tropical humide regorge de bois d’ébène et de teck, de sagoutiers et de cocotiers. En 2012, l’île de Buru compte au moins 140 000 habitants, sans doute bien plus en raison de l’afflux de nombreux  chercheurs d’or ces deux dernières années. La population locale vit essentiellement des revenus de la forêt, de la pêche, de l’agriculture… et maintenant de l’or.

 

Le meilleur hôtel de l’île est le Grand Sarah et c’est certainement l’un des établissements les plus luxueux de toutes les Moluques. Une énigme voire une aberration lorsque l’on sait que Buru est tout sauf une destination touristique. Mais l’aspect aberrant réside plutôt dans le fait que l’hôtel a été spécialement construit pour la venue du président Susilo Bambang Yudhoyono (SBY) qui n’y passera qu’une seule nuit. J’ai pu constater ailleurs dans l’archipel, à Banda Neira par exemple, des « comportements fonciers » similaires ! « Ah oui, il est beau cet hôtel, c’est là que le président a dormi, depuis il est vide », m’avait-on alors expliqué. Depuis donc, cet ’hôtel là était soit indisponible, soit réservé aux VIP, soit tout simplement trop cher. On peut légitiment s’étonner de ces hôtels étoilés construits dans des coins reculés des Moluques pour héberger un président et sa suite pour une nuit. Surtout, depuis qu’il est aux « affaires », avec ce que fait – ou plutôt ne fait pas – le président en exercice pour ses électeurs-citoyens… à moins qu’il se s’agisse que de ses sujets dévoués. Pour une fois, pourquoi ne pas opter pour notre Rajah moderne, plutôt que de choisir la banale suite présidentielle du Grand Sarah, pour une nuit dans un résidu de cellule là où croupirent Pram et congénères ? A Londres aussi, des bobos en quête d’exotisme hôtelier séjournent une nuit dans un hôtel-prison afin de s’imaginer – le temps seulement de quelques heures – d’être incarcéré pour le casse du siècle. Chacun cherche l’exotisme où il peut. Mais SBY, lui, il pourrait ainsi  vaguement s’imaginer ce que fut le quotidien fait de privations et les longues nuits des prisonniers politiques qu’il a contribué – par son silence et par sa complicité avec le régime de son ancien mentor Suharto – à exiler dans ce coin retiré de l’archipel. Une nuit à la belle étoile en parlant du passé plutôt que dans un cinq étoiles en regardant la télé ? C’est l’aventure assurée pour SBY. Il est vrai, peut-être, qu’en passant sommairement une nuitée dans les décombres du bagne, accompagné d’un ex-Tapol qui lui remémore le passé (cela est toujours utile), le président SBY se découvrirait une solide foi politique pour rétablir plus de justice et repenser la notion de bien public dans son beau pays. On peut toujours rêver. La classe dirigeante de Jakarta préfère nettement le tourisme de shopping à Singapour que le tourisme d’aventure à Buru, avec comme leitmotiv : « il ne faut pas regarder en arrière mais préparer le futur ». A Buru, pour l’heure, l’avenir n’appartient qu’aux chercheurs d’or les plus chanceux, les autres n’auront sans doute jamais le loisir de voir la couleur de la moquette des chambres de l’hôtel Grand Sarah.

 

Si l’île de Buru n’est donc pas connue pour le dynamisme de son industrie touristique, elle l’est davantage pour son huile médicinale à base d’eucalyptus (minyak kayu putih). Des ruelles d’Ambon jusqu’aux marchés de Surabaya, les échoppes proposent ces huiles réputées, en insistant sur la provenance du produit comme gage de qualité supérieure. Les insulaires se composent des habitants de la côte, musulmans et commerçants (sans oublier des Javanais et des Bugis arrivés depuis les années 1960 dans le cadre des programmes de « transmigration » ou transmigrasi), et des rares indigènes autochtones, semi-nomades, qui survivent tant bien que mal dans les montagnes et les forêts. Aujourd’hui, une ruée vers l’or sur les flancs des montagnes de l’île fait régulièrement la « une » de l’actualité de l’île.

 

L’or surabonde, et certains y trouvent bien leur compte, mais les habitants ont d’un seul coup délaissé leurs champs, leurs rizières et même leurs bateaux de pêche. Tous ou presque souhaitent creuser les collines et devenir riches comme Crésus. Mais c’est désormais le riz qui manque et un maire lucide a, au début de l’année 2012, freiné sinon stoppé l’exploitation aurifère dans l’île. Mais l’or attire et rend fou, et sans surprises les exploitations se font alors plus clandestines. En mars 2012, dans un article de Kompas, A. Ponco Anggoro s’inquiète de cet engouement maladif et compulsif pour le métal jaune. Il cite le cas de Turyono, un habitant de Waeapo, sur l’île de Buru, qui après avoir trouvé le bon filon, rentre voir sa femme au guidon d’une moto clinquante neuve : « Turyono a réussi à s’acheter la moto de ses rêves en vendant les 65 grammes d’or qu’il a trouvés dans les collines de Wansait, prés de chez lui. La nouvelle s’est très vite répandue sur toute l’île de Buru et jusque dans d’autres régions d’Indonésie » précise le journaliste de Kompas. Le miracle est donc parfois vrai mais plus dure est, pour beaucoup, la chute. Au sens propre également, car les cadavres de ceux qui sont tombés sur la colline d’honneur, s’empilent sans que cela ne refroidissent la ferveur des nouveaux arrivants. Car ils sont des milliers, de Java et de Sulawesi surtout, à se ruer sur l’île de Buru, dans l’espoir de s’enrichir.

 

Un autre souci, spirituel et culturel, survient cependant, ainsi que le rapporte Ponco Anggoro : « Les collines de Wansait, qui était jusqu'alors la terre sacrée d’une communauté traditionnelle sur laquelle personne n’osait s’aventurer, se sont transformées en une véritable fourmilière grouillante de douze mille chercheurs d’or et de négociants à la petite semaine. Depuis, l’activité se poursuit avec frénésie, nuit et jour. Pour accéder aux pépites, les tamiseurs doivent creuser des trous jusqu’à cinq mètres de profondeur, et même des tunnels de dix mètres de long. Comme leur densité ne cesse d’augmenter, les trous se chevauchent et les tunnels se croisent. Bien que la terre des collines soit friable, les tamiseurs ne craignent pas les éboulements. ‘Plus on creuse profond, plus on trouve d’or’ explique Jibril, un homme de 35 ans originaire du centre des Célèbes. En une journée, il a trouvé 50 grammes d’or d’une valeur de 19 millions de roupies (1800 euros). Il a partagé le gain avec ses deux compagnons, si bien qu’il a gagné en un jour 6,3 millions de roupies (prés de 600 euros), beaucoup plus que ce qu’il gagnait avant chez lui, à Bombana, où il tamisait au maximum un gramme d’or par jour. La communauté de droit coutumier, propriétaire des terres de cette mine d’or, y trouve elle aussi son compte. Chaque chercheur d’or doit lui verser 100 000 roupies (9 euros) pour pénétrer dans ses collines ». Alors, évidemment, une telle situation suscite des vocations !

 

Beaucoup d’habitants du cru changent du jour au lendemain de profession, de vie aussi. La pêche est délaissée et le riz n’est plus récolté, cela ne rapporte plus assez. C’est sûr… En conséquence, les étals du marché sont vides ou peu achalandés. Même le poisson en vient à manquer, un comble ! Du coup, ironie du sort, c’est le riz, denrée devenue rare, qui est vendu à prix d’or ! Le maire de Waeapo, Ramly Umasugi, a bien raison de s’inquiéter de cette évolution, surtout que la région de Waeapo est justement le grenier à riz de toute la province et « couvre 30% de la consommation de riz des habitants de l’immense archipel des Moluques ». Le risque de pénurie alimentaire dans l’ensemble des Moluques est donc désormais possible. Le 8 février 2012, le maire décide de la fermeture de la zone d’exploitation. Les chercheurs d’or ont été priés de plier bagage… mais cela ne dura que deux jours, avant que la vague ne reprenne, d’autant plus que des locaux voyaient également le manque à gagner... Pour calmer les esprits, le maire souhaite fermer la mine dite sauvage pour mieux s’occuper de la mine officielle et estime que « nous pouvons inviter des investisseurs ou monter une entreprise appartenant à la région (…). Nous devons réfléchir à une solution pour que les bénéfices de cet or profitent à tous les habitants de Buru ».

 

Voilà qui n’est pas trop mal dit ni trop mal pensé, mais comment endiguer les flux massifs des fous de l’or ? Il faudra sans doute patienter jusqu’à ce que la source du précieux métal jaune soit tarie ou bannie pour que le reflux des chercheurs d’or  puisse véritablement s’opérer. Ici comme ailleurs, d’autres filons, toujours aurifères et parfois mortifères, surgiront et propulseront les hommes sur la voie de la folie.

 

 

Franck Michel

 

 

 

 

 

L’or est partout, comme à Ambon, à deux pas du port. Ici c’est la marque Naga Mas (dragon d’or) qui propose la vente d’une huile médicinale de haute qualité, fabriquée sur l’île de Buru, à partir du bois d’eucalyptus.

 

 

 

 
 

 

 

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Pour aller plus loin
 

Aropp Anton, Dissidence. Pramoedya Ananta Toer, itinéraire d’un écrivain révolutionnaire indonésien, Paris, Kailash, 2004.

 

Den Boef A. H., Snoek K., Saya Ingin Lihat Semua Ini Berakhir. Esei dan Wawancara dengan Pramoedya Ananta Toer, Depok, Komunitas Bambu, 2008.

 

Fuller Thomas, « Suharto's Gulag. The Buru Island 'Humanitarian Project' : Former Prisoners Look Back on a Remote Tropical Hell », New York, The New York Times, 15 mars 2000.

 

Grimes B. D., « Buru inside out », in Visser L. E., ed., Halmahera and beyond, Leiden, KITLV Press,  1994, pp. 59-78.

 

Messakh M. V., « Hersri Setiawan: Survivor of a dark, political chapter in Indonesia's history », Jakarta, The Jakarta Post, 30 septembre 2008.

 

Ponco Anggoro A., « L'or abonde mais le riz vient à manquer », Kompas, Jakarta, 16 mars 2012 (repris dans Courrier International).

 

Steele Janet, « Revisiting the Past », Jakarta, The Jakarta Post, 22 décembre 2007.

 

Et bien sûr l’ensemble de l’œuvre de Pramoedya Ananta Toer, dont notamment les quatre volumes du bien nommé Buru Quartet. Plusieurs titres sont disponibles en langue française. Lire également ses mémoires : The Mute Soliloquy. A Memoir, Londres, Penguin Books, 2000 (1999).