L'Indonésie, Bali et les religions :
l'unité dans la diversité ?

L’île de Bali a souvent été décrite, à tort et à raison d’ailleurs, comme un îlot hindouiste flanqué au milieu d’un océan musulman. On nous assène également – les médias internationaux se montrant friands de ce type de formule paresseuse ! – que l’Indonésie est « le plus grand pays musulman de la planète ». Depuis peu, la suffocante bouilloire politico-religieuse au Moyen-Orient aidant, la tendance est de souligner la récente évolution politique de cette partie du monde, libérée depuis mai 1998 du régime à la fois dictatorial et capitaliste du général Suharto : ainsi, depuis une décennie, entendra-t-on parler de l’Indonésie comme étant « la plus grande démocratie musulmane de la planète ». Rien que ça. Et cette désignation peut s’avérer lourde à porter pour un peuple qui entre tout juste dans le club assez fermé voire restreint des démocraties mondiales. Certes, tout cela est globalement vrai même si c’est oublier un peu vite tous les chrétiens qui peuplent également les îles de cet immense archipel ainsi que négliger tous les terribles manquements d’un véritablement fonctionnement démocratique (des atteintes aux droits de l’homme un peu partout à la corruption généralisée érigée en modèle incontournable de pratique politique, pour n’évoquer que ces deux fléaux parmi les plus critiquables de l’heure). La sortie de la dictature a également délivré la parole et stimulé diverses formes d’activisme politique (de la discutable création de milices municipales au souhait légitime mais parfois permanent de manifester pour la moindre cause…), mais l’essentiel reste le chemin vers de nouvelles libertés qu’elle a réellement tracé.

 

Dans une rue bondée à Sukawati, grande place marchande au sud d’Ubud, où des militants d’un parti politique (ici en 2007) font du ramdam pour manifester leur ferveur… Depuis l’avènement de la démocratie, après l’année de tous les dangers 1998, les partis pullulent et les citoyens découvrent bon gré mal gré, à leur manière, la « démocratie participative » dans sa version indonésienne. Les grèves et les manifestations, autrefois durement réprimées ou tout simplement interdites, constituent l’un des gages du « bon » fonctionnement de cette démocratie balbutiante.

Certains nostalgiques regrettent « l’Orde Baru » (Ordre Nouveau), cette époque durant laquelle la dictature, sous une chape de plomb, faisait régner l’ordre. Au début de l’été 2011, SBY lui-même suggérait au peuple assoiffé de liberté de s’adonner aux joies du sport plutôt que de faire de la politique (un métier à risque !)… Vieille rengaine, toujours utile en temps de crise politique, surtout lorsque les affaires scandaleuses de corruption se multiplient dans le pays, et cela vaut bien-sûr pour les régimes autoritaires et même pour les jeunes démocraties !

 


Cette perception officielle de « plus grande démocratie musulmane du monde » confère un énorme défi géographique pour ce pays éparpillé en 18 000 îles et un challenge politique non moins gigantesque pour un président – Susilo Bambang Yudhoyono, surnommé « SBY », ce qui est plus simple ! – qui tente tant bien que mal, à l’instar d’autres membres du gouvernement et du parlement, à faire oublier ses activités militaires et autres avant l’effondrement du régime suhartiste.

 

Une démocratie, aujourd’hui bien réelle mais en pleine crise d’adolescence – elle va sur ses 13 ans, aie ! – et qui semble se chercher et plus encore éprouver de grandes difficultés à se projeter dans l’avenir. La classe dirigeante a les mains bien trop sales et l’urgence consisterait d’abord à renouveler le personnel politique, bref passer enfin à l’âge de la démocratie, ce qui reviendrait à faire de la place aux jeunes et aux femmes, par exemple ceux – et celles – qui ont manifesté au printemps 1998… Mais le printemps indonésien d’alors n’avait rien à envier aux actuels « printemps » arabes, on reprend les mêmes et on recommence, en veillant à rajouter du vernis…

 

Le récent documentaire, intitulé Les démons de l’archipel, brosse un panorama lucide de cette démocratie indonésienne en revenant sur l’histoire et le présent d’un pays où les inégalités, la négation du passé, l’intolérance et la corruption persistent tandis que se poursuit un pillage sans scrupules des ressources naturelles. En même temps des raisons d’espérer existent aussi, en atteste la volonté de changement sincère des jeunes, des militants et de toutes les voix enfin délivrées d’une censure qui pourtant menace toujours : en effet, certaines voix officielles – militaires et islamistes en tête – considèrent que la démocratisation en cours de la société va trop vite, qu’elle s’emballe, et ils proposent donc une pause sinon un retour en arrière…

 

Aujourd’hui, l’Indonésie est à la croisée des chemins, elle-même et le monde (et pas seulement Obama, l’ancien écolier de Jakarta !) scrutent son devenir, considèrent même qu’elle pourrait désormais jouer un rôle moteur sur le plan géopolitique, peut-être devenir un modèle d’un islam à la fois moderne et démocratique – c’est le vœu notamment du président SBY – donc en réalité un contre-modèle à l’univers classique islamique – surtout saoudien – provenant du Moyen-Orient arabe. Personne ne peut prédire de l’avenir de l’archipel mais la carte à jouer sur l’échiquier géopolitique et stratégique pour l’Indonésie est aujourd’hui capital, à commencer pour l’islam moderne en pleine mutation et pour le continent asiatique en proie à ses démons politiques mais aussi à ses taux de croissance à deux chiffres.

 

Pour revenir à une vision plus locale, examinons quelques tranches de vie politique quotidienne à Bali, vie – parfois survie – en fait beaucoup plus teintée de religion que de politique, du moins au premier regard. En réalité, religion et politique sont, comme ailleurs, grandement associées. Vue de Bali, île très majoritairement de confession hindoue, l’Indonésie n’est pas prioritairement ce grand pays musulman dont on parle si volontiers : aux yeux des Balinais, leur île est petite, toute petite, et ils se sentent plutôt encerclés par une nouvelle forme de colonisateurs, voire enfermés au cœur d’un paradis tropical à ciel ouvert. Jadis, les colonisateurs hollandais avaient déjà tout mis en œuvre pour transformer l’île de Bali en réservoir d’authenticité, en « musée vivant » en quelque sorte. Les prestigieux touristes des années 1930 ne l’ont pas boudée et déjà investie. Plus d’un demi-siècle plus tard, cela n’a pas beaucoup évolué, les visiteurs continuent à débouler, en quête de paradis sinon vierge mais dans tous les cas tropical et culturel.

 

Depuis une décennie, avec le pouvoir accru accordé aux régions et la décentralisation à l’œuvre – pour le meilleur comme pour le pire ! – ainsi qu’à la faveur du retour au beau fixe de l’industrie touristique ces dernières années, les Balinais ont sombré ou sont entrés (c’est selon !) dans une frénésie de développement absolument incontrôlable dans lequel on sait ce qu’on va gagner mais trop rarement ce qu’on risque de perdre. La religion, comme le reste et d’abord la fameuse identité culturelle balinaise, se situe aussi au cœur de ce bouleversement : l’hindouisme à la balinaise est contraint de s’adapter sinon au marché de la spiritualité mais à coup sûr au nom d’une certaine modernité en cours.

 

Connus pour leur joie de vivre et leur accueil chaleureux, les Balinais sont fiers de leur culture, de leur patrimoine, de leur religion, et bien-sûr de leur tolérance et de leur ouverture d’esprit devenus les véritables « marqueurs identitaires » des habitants de « l’île des dieux », comme souvent encore on la nomme dans les dépliants touristiques. Les fameuses offrandes, qu’on retrouve partout (au sol et sur les tables, sur le sable des plage et sur les étals des boutiques, sur les autels voués aux divinités comme dans les hôtels ouverts aux invités, etc.), sont ainsi devenues un symbole fort de l’identité culturelle et religieuse de Bali.


 


Dans la plupart des hôtels et restaurants, les offrandes participent au décor local. Les Balinais continuent de pratiquer leurs dévotions, abblutions et rituels tandis que les touristes profitent d’une authenticité facilement visible. Souvent elle se trouve même à leurs pieds… mais s’ils détruisent l’offrande en marchant dessus par mégarde, les divinités ne leur en voudront pas, sans doute encore un banal exemple de tolérance.

 


Cette réputation, qui fait de l’île ce qu’elle est de nos jours et ce qu’elle est devenue dans l’histoire, les habitants y tiennent. Leur précieux vivre-ensemble en dépend fortement et ils font de leur mieux pour répondre positivement à cette image d’authenticité. Les visiteurs, eux, y voient clairement la marque du bien-être et de la spiritualité propres, selon eux, à Bali, à leurs habitants et à leurs dieux. C’est aussi ce qu’ils sont venus chercher ici en venant de si loin ! Il demeure qu’en ces lieux, paradisiaques ou démoniaques, les croyances cohabitent harmonieusement, l’hindouisme lui-même est en effet mâtiné, mélangé, infusé d’éléments animistes, bouddhiques ou chamaniques. Un cocktail sacré très séduisant pour le voyageur !

 

Nous sommes ici en présence d’un hindouisme très localisé, qui n’a pas grand-chose à voir avec sa matrice indienne, où le système de caste, s’il existe évidemment et demeure vivace pour les membres des hautes castes, est néanmoins discret, le tout étant pour les Balinais – de facto plus pratiquants encore que croyants – de valoriser l’harmonie et non de focaliser sur la hiérarchie. Les bonnes affaires du tourisme dépendent aussi de cette vision, tantôt réelle, tantôt idyllique.


 

Ubud : la fameuse « danse des singes » (ou kecak dance), traditionnelle danse balinaise fortement réadaptée (également exotisée et simplifiée) par l’artiste Walter Spies dans les années 1930… Les touristes qui assistent à ce spectacle nocturne (ou se déroulant au crépuscule, comme par exemple aux abords du célèbre temple d’Uluwatu, dans l’extrême sud de Bali), souvent proposé à Ubud, considèrent – tout comme les jeunes balinais d’ailleurs ! – que cette danse est typiquement locale… La force des Balinais consiste précisément à réadapter harmonieusement, et de fait aussi

 à se réapproprier le mieux possible ce qui vient de l’extérieur, en « balinisant » à souhait ces apports, ce qui en passant participe également à l’envolée des courbes de croissance de l’économie touristique, de plus en plus florissante dans cette île plus internationale que jamais !

 


Bali est le lieu de tous les paradoxes, ce qu’il est d’ailleurs facile de constater dès lors que l’on se promène dans les divers endroits phares de l’île… Le concept de tolérance religieuse est essentiel pour les autochtones même si son application est moins évidente depuis la série d’attentats terroristes du 12 octobre 2002. Depuis cette date fatidique, certains Balinais – heureusement seulement une minorité – privilégient les lieux strictement balinais, préférant par exemple acheter leurs sate ayam (brochettes de poulet) ou leurs martabak (crêpes épaisses et fourrées) à un vendeur de rue ou à un tenancier de warung (échoppe) balinais et non pas javanais, sundanais, madurais (de java également) ou sasak (de Lombok). Dieu, s’il existe (ce qui reste à prouver), reconnaîtrait-il donc de la sorte les siens ?

 

Toujours est-il que cette ethnicisation des relations humaines est évidemment regrettable et dangereuse mais pour l’instant elle n’affecte qu’avec modération les Balinais gagnés par la peur et par conséquent tentés par la recherche de boucs émissaires. Les musulmans, ici comme ailleurs sur le globe, sont parmi les premiers visés. Cette stigmatisation, c’est également occulter le fait indéniable que d’authentiques Balinais musulmans, si l’on peut dire !, soient installés sur place depuis plusieurs siècles. Et comme toujours en de tels cas, les amalgames entre nouveaux voisins musulmans venus en quête d’eldorado économique et les anciens résidents de longue date (et parlant souvent balinais bien mieux que les jeunes hindous urbanisés) créent des malentendus et des conflits. Aujourd’hui, alors que la menace terroriste semble s’apaiser, la culture s’épanouir et les affaires reprendre, parions sur le bons sens des Balinais – si prompts à préserver la bonne marche de l’ordre du monde – à ne pas ethniciser leurs discours et pratiques et, comme à leur habitude, à faire de la place à tout le monde. Et pour tous les dieux. 
 

 

Ici, au marché de fruits et légumes de Baturiti, en montant vers le lac Bratan, les warung (gargotes) et autres kaki lima (littéralement « cinq pieds », en fait l’expression signifie « vendeur ambulant », car ses deux pieds plus les trois de la carriole aménagée nous font un total de cinq pieds !) servent à presque toute heure des plats cuisinés et savamment épicés qui ravissent les papilles des villageois. En haut, un Balinais du coin qui tient à montrer que sa nourriture est « typiquement » balinaise ; en bas une habitante musulmane qui prépare des bakso, traditionnelles soupes locales avec des boulettes de viande.

 


Depuis la fin des années soixante, la religion a été reprise en main par le pouvoir autoritaire du régime de Suharto, afin de mieux la contrôler et l’insérer dans les instances officielles : l’hindouisme balinais ne fait pas exception et va ainsi évoluer au fil des années, entre  1970 et nos jours. Récemment, il a opéré un « retour aux sources » qui va de pair avec le mouvement identitaire (Bali Ajeg) qui prône la foi, la culture et les valeurs strictement balinaises, tout en revendiquant certaines racines indiennes bien lointaines.

 

Un débat actuel et stimulant pour les Balinais qui redécouvrent en quelque sorte la balinité et l’hindouisme sous un jour nouveau, sous le signe aussi d’une renaissance culturelle. Mais ce renouveau spirituel ne s’ancre pas pour autant dans le rejet des autres croyances et, comme on peut le voir sur la photo ci-dessous, la tolérance et la promiscuité des diverses religions ne sont pas ici, pour l’instant, de vains mots. C’est pourquoi aussi, sans doute, la devise nationale – dont l’étymologie renvoie au sanskrit – trouve tout son sens à Bali, tout naturellement : l’unité dans la diversité. A Bali, cela relève de l’expérience quotidienne.


 

Nusa Dua : à deux pas des grands complexes hôteliers, un autre complexe… religieux, où l’on trouve de tout pour assouvir son âme. Sur un même lieu, on trouve ainsi concentrées cinq édifices cultuels (temple hindou, église protestante, pagode bouddhique, église catholique, mosquée).Un bel exemple aussi de tolérance religieuse même si promiscuité ne rime pas forcément avec mixité… C’était qui déjà qui avait dit que la religion était l’opium du peuple ? Chut, ne parlez pas de Marx, il n’est pas bon de citer ni même de murmurer son nom, même si en Indonésie, « times are changing » comme le chantait jadis Bob Dylan et aujourd’hui le groupe de rock indonésien Slank, bref, ici aussi, les temps changent. Doucement mais sûrement.

 

 

 

Franck Michel

 

 

 

 

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Pour aller plus loin :

 

 Lire
- Gouyon Anne, ed., Bali-Lombok et NTT, Paris, Ed. Pages du Monde, 2011.
- I Made Suradiya, Bali, 39 clés du paradis, Surabaya, Paramita, 2006.
- Soimand Sandrine, ed., Ma vie balinaise, Denpasar, PT Dian Rakyat, 2007.

 

Voir
- Les démons de l’archipel, de Beaudouin Koenig, Paris, Mano a Mano, documentaire, 2011, 1h16.
- Bali, un paradis en danger ?, Paris, France 5, documentaire, 2010, 52mn.
- Bali, une nouvelle Ibiza ?, Paris, M6, documentaire, 2011, 52mn.