L'environnement dénaturé à Bali (2)

Paradise or plastic land?

Partout en Indonésie, les déchets industriels et non organiques, notamment le plastique, envahissent les paysages terrestres et marins. A gauche, une affiche, confectionnée par l’association Peduli Alam, illustre son combat invitant les habitants de l’est balinais à déposer leurs ordures dans des poubelles spécialement affectées par ses soins  dans les villages de cette région déshéritée de Bali. A droite, une peinture murale réalisée par les enfants d’une école à Banda Neira, dans l’archipel des Moluques, rappelle aux écoliers de jeter leurs papiers, gobelets ou sachets en plastique, dans des poubelles installées dans l’enceinte de l’établissement scolaire.

 

 

Certains disent que le paradis balinais est en sursis, que la nature n’est plus que magique ou majestueuse sur les toiles des peintres, voire pour les plus désabusés que le jardin d’Eden d’antan n’est plus qu’une décharge sauvage en plein air… Si la réalité n’est pas glorieuse, elle ne mérite pas non plus ce sombre tableau. La prise de conscience écologique ne fait que démarrer mais elle est déjà en bon chemin. Le problème c’est qu’il importe de ne pas traîner sur la route. Le temps presse au moins autant que Bali stresse. Pour que le paradis vendu à Bali ne devienne pas un last paradise, ou pire, un lost paradise. Pour ce faire, il faut commencer par diminuer la trop forte pression exercée sur la nature, notamment en gérant mieux les ordures et en essayant autant que possible d’éliminer l’usage abusif du plastique dans l’île. Pour que demain Bali ne ressemble pas non plus à un plastic land

 

Sur terre, dans l’eau et dans l’air, le plastique envahit les territoires et dégrade les paysages. Il se niche tel un prédateur en train de traquer sa proie à tous les niveaux de la vie quotidienne, dans les milieux urbanisés évidemment mais aussi au cœur des campagnes balinaises les plus reculées. Ironiquement, le plastique pourrait être à Bali le triste emblème, l’étendard levé pour partir à la (dé)charge ou l’épouvantail si souvent croisé dans les rizières, d’une pollution beaucoup plus vaste. Dévastatrice même. L’eau et l’air sont les premiers à en souffrir. 


 

Un environnement à voir, à revoir, à réviser, à revisiter…

 

 De la pollution de l’eau à celle de l’air, il n’y a qu’un pas très vite franchi, sans même devoir préciser qu’en langue indonésienne, le mot « eau » se dit et s’écrit « air ». A Bali, la religion de l’eau (agama tirta) est de mise, et l’eau, passée ou non au filtre de l’hindouisme, est naturellement sacrée. C’est donc dommage de la voir partout autant polluée. Et plus encore dommageable, pour la vie locale et la santé publique avant tout. Quant à l’air qu’on respire, c’est dans le sud qu’il est devenu le plus irrespirable, la principale responsable étant l’explosion du trafic automobile (comprenant beaucoup plus de motos que d’autos) qui engorge toutes les zones de Kuta et de Denpasar, pour ne parler que d’elles, tout au long de la journée. Pour rejoindre tranquillement l’aéroport international (Tuban) en partant de Seminyak, le mieux est de prendre la route à 3 ou 4 heures du matin : une voie dégagée est alors assurée mais il faut tout de même être vigilants à ne pas écraser en si bon chemin un touriste australien, surabondamment alcoolisé et zigzaguant au milieu de la route, ou encore à ne pas entrer en collision avec un Kuta cowboy (un gigolo local) en train de foncer à toute allure avec sa moto afin de retrouver sa troisième conquête de la nuit. Ainsi va aussi la vie interlope et nocturne dans le sud de Bali.

 

De la terre à la mer, la pollution ne fait que changer d’aspect. A Bali, l'érosion du littoral devient préoccupante ces dernières années. Ainsi, selon le quotidien indonésien Kompas, en 2009, 181 kilomètres de côtes ont été victimes de l'érosion, soit 41,5% du littoral balinais, contre seulement 98 kilomètres en 2008 et 49 kilomètres en 1987. On lit aussi que le budget national alloué pour 2011 à la lutte contre l'érosion ne s'élève qu’à environ 20 millions d'euros, soit suffisamment pour gérer trente kilomètres de côtes… sur les 19.000 que compte l'archipel indonésien ; pour l’année 2010, Bali aurai bénéficié d'un prêt de 400.000 euros de la part du Japon, avec pour but de protéger les plages touristiques et les sites sacrés. Les plongeurs ont pu constater ces faits, tout comme les méfaits conjugués des déchets jetés du rivage dans la mer et de ceux rejetés plus loin par les bateaux… Même les surfeurs vont connaître la crise, et non plus uniquement en raison d’une mer polluée… Car le surf, en dépit des clichés habituels de sport nature et consorts, reste une activité plutôt polluante, il suffit de mentionner l’équipement en néoprène ou encore les flux parfois importants qui encombrent les spots et les vagues les plus recherchés dans le sud de Bali, tout cela mettant à mal le fragile écosystème.

 

Les initiatives, il est vrai souvent suscitées et réalisées par des expatriés et des non-Balinais, se multiplient pour tenter d’enrayer la spirale infernale dans le domaine de l’écologie. Ainsi, depuis septembre 2010, Alam TV Bali, une chaîne de télévision locale, modeste mais militante, propose des reportages et des émissions, (« Bali eco report », « Waste buster » ou « Agropolitan », par exemple), dans le but premier de sensibiliser les habitants à l’environnement. Gérée par un Madurais, Amir Rabik, un passionné de surf et de nature résidant de longue date à Bali, cette télé mise sur l’éducation de masse par le biais du petit écran. Le but est louable, même si Coca Cola fait partie des financeurs, mais comment savoir si la population suit les émissions et les recommandations qui vont avec ?

 

Dans un tout autre genre, mais toujours à vocation éducative, l’impressionnante Green School de Kul-Kul Camp, située près du village de Sibang Kaja, au centre de Bali, possède des bâtiments construits en bambou et inspirés par l’œuvre architecturale de Leonard de Vinci ! Cette école, dont les niveaux vont de la maternelle jusqu’au lycée, a été fondée par John et Cynthia Hardy, tous deux déjà connus pour leurs actions dans le secteur du commerce équitable. Elle est subventionnée, entre autres donateurs, par l’association Sustainable Educational Trust. L’accent est clairement mis sur la connaissance de la nature et le respect de l’écosystème. L’initiative part d’un excellent principe mais reste, pour l’heure, réservée aux élites locales et internationales…

 

Un dernier exemple illustrant le fait que la société civile balinaise prend aujourd’hui progressivement conscience des enjeux environnementaux qui la taraudent : la journée dédiée à la préservation de la biodiversité marine. Le 9 juin 2012, sous l’impulsion du Coral Triangle Day et sous l’égide du WWF, l’événement consistait avant tout à focaliser l’opinion publique et six pays d’Asie du Sud-Est sur l’importance de la protection de la biodiversité marine dans cette région du monde. Diverses actions ont eu lieu dans le cadre de cette journée dans le sud de Bali : du nettoyage de la plage de Jimbaran à la distribution de prospectus décrivant tous les poissons considérés en danger ; il restait à espérer, en fin de journée, que les brochures données ne finissaient pas jetées sur la plage ou pire dans la mer… Mais beaucoup d’autres actions et associations pourraient encore être mentionnées ici.


 

Les expatriés résidant ici organisent souvent, avec le soutien des associations et des habitants, des opérations nettoyage/sensibilisation, afin de tenter de préserver un peu mieux leur nouvelle terre de prédilection. Tant mieux !

 

 

Le mieux, toutefois, sera toujours de laisser les initiatives aux Balinais, et en revanche de les soutenir activement, en souhaitant qu’ils soient plus nombreux dans le futur à se soucier de leur territoire, de leur nature et donc aussi de leur culture. Dans un article du Jakarta Post de l’été 2012, consacré à la protection des coraux au nord de Bali, on note que, depuis plus de vingt ans, la Pemuteran Coral Protection Foundation, gérée par I Gusti Agung Prana, n’a cessé d’œuvrer pour l’éducation de la population pour l’inciter à mieux respecter les fonds coralliens et la riche faune marine qui s’y niche. Prana insiste aussi sur les liens intrinsèques qui unissent, en terre balinaise, le spirituel et la nature, la mer et la montagne. Dans la région littorale de Pemuteran, connue pour la baignade et la plongée, se trouvent de nombreux temples Pulaki, Kerta Kawat, et Melanting – tous importants aux yeux des autochtones hindous. Convaincu que son destin exige qu’il se voue, non seulement aux affaires, mais aussi au respect de l’environnement, Prana encourage les pêcheurs à cesser de recourir à la dynamite tout en promouvant des techniques de pêche plus respectueuses du monde sous-marin. La préservation des coraux est essentielle pour sauvegarder le littoral mais aussi le business qui l’accompagne… Dans ce sens, Prana opte, avec passion, pour l’éducation des villageois qui vivent au quotidien de la mer, de ses mystères et de ses produits (cf. Alit Kertarahardja, « Spiritual energy draws Prana to preservation », Jakarta Post, 6 juillet 2012).

 

 

A Bali, partout où il en reste, le plastique envahit de plus en plus les rizières. De diverses manières.

 

 

En théorie, les Balinais hindous vénèrent tout particulièrement la nature. Les gigantesques banians, des arbres parfaitement « vivants » car joliment « vêtus », occupent le centre des villages ou des places, et attestent de ce souci permanent de respect et même d’éloge de la nature. En principe, chaque élément de la nature relève de la propriété d’un esprit ou d’une déité (duwe) que les Balinais honorent par un autel (pellingih) recevant régulièrement de leur part des offrandes (sajen). Un auteur et enseignant balinais, Ketut Sumadi, dans un récent livre sur la culture insulaire, montre l’importance de l’éducation à l’environnement pour les jeunes Balinais et rappelle aussi la cérémonie Tumpek Bubuh, qui – quelques semaines avant Galungan – consiste à honorer l’environnement naturel qui nourrit et inspire les hindous (cf. Ketut Sumadi, Bali, island of the gods, Ed. Suasta Nulus, 2011).

 

Hélas, la réalité est souvent bien différente. Si seulement toutes les offrandes si généreusement offertes à cette occasion pouvaient également servir des causes écologistes et urgentes pour la préservation de la nature balinaise… La traditionnelle éducation à l’environnement dispensée aux enfants balinais se perd et n’est plus toujours très adaptée au nouveau contexte lié à la mondialisation. Le fameux « learning by doing », qui fait pourtant toujours ses preuves ici (en milieu rural en tout cas), est néanmoins en perte de vitesse, notamment devant la tentation hédoniste dans sa version numérique… Pour beaucoup de Balinais et pour Ketut Sumadi notamment, « les enfants sont encouragés à utiliser leur intuition et leur pensée ; la manière n’est ni transparente ni mystérieuse. Les parents préfèrent ne pas donner trop d’explications car ils ont peur de mal se faire comprendre ». Un évitement pas forcément formateur. Ici, l’idéal est donc de leur montrer directement, ce qui revient à les emmener avec eux aux champs par exemple, et au cœur de la nature en tout cas. Pour cela, il faut encore des espaces vraiment naturels, des terres sans routes, sans villas et sans béton… Même l’optimisme de Ketut Sumadi déchante lorsque ce dernier revient brutalement aux réalités actuelles : « L’habitude de porter un enfant pendant qu’on plante des cocotiers n’est quasiment plus d’usage depuis que les Balinais, vivement occupés à vendre leurs terres, sont soudain devenus des nouveaux riches avant de retomber dans la pauvreté ». Les jeunes Balinais,  à l’instar de leurs homologues américains, français ou chinois, devront désormais apprendre les vertus de la nature et comprendre l’importance du respect de l’environnement dans les livres et auprès des professeurs. Une autre paire de manches en vérité…

 

Mais la nature a bon dos et pour s’affairer en son nom, en ce temps d’obsession pour l’argent facile, les choses s’apprennent beaucoup plus vite. Depuis peu, à l’échelle locale, la nature balinaise tend plutôt à devenir un rentable produit marketing pour l’extérieur (pour les étrangers sur place et les touristes de passage) tandis qu’à l’intérieur (pour les autochtones), le minimum d’attention portée à l’environnement semble tristement et gravement s’amenuiser. Pour le moment, c’est donc le business qui est repeint en vert, il suffit de se balader autour de Munduk ou de Sebatu, par exemple, pour voir sortir de terre, comme par magie, d’innombrables « offres » d’agrotourisme. Mais, en général, celles-ci se résument à parcourir les allées d’un joli jardin potager, à découvrir quelques produits du terroir (comme on ne dit pas encore ici), à déguster parfois un coûteux sinon goûteux café luwak, et de repartir en achetant un « sachet » de légumes à la sauce bio (ou organic, comme on dit ici). Le filon (ou le sillon) agrotouristique est déjà bien creusé…

 

Certaines de ces nouvelles entreprises « vertes », comme Sila’s Agrotourism basée à Candikuning, sur les hauteurs de Bedugul non loin du lac Bratan, proposent à leurs clients-visiteurs des « tours-packages » spécial nature : on peut y pratiquer de l’équitation, du camping, du cyclisme, de la pêche, cueillir des fruits en fin de trek ou se promener dans les arbres avant de participer à un séminaire en laissant ses enfants dans la kid’s zone, et casqué on peut même se frotter à l’aventure mécanique en conduisant un buggy au cœur des bois alentour… Mais ne cherchez pas de militants écologistes dans cet « environnement », car au Sila’s Agrotourism, dans ce « Recreation & Education Park » comme l’annonce leur brochure, on s’occupe de loisirs avant tout… L’écotourisme à Bali reste du tourisme tout court. Mais, dorénavant, pour toute entreprise qui souhaite perdurer sur place, s’afficher ostensiblement eco-friendly est devenu absolument indispensable. Incontournable !

 

Ceci dit, et malgré les réserves émises, ne nous méprenons pas, ces nouvelles formes d’activités verdâtres, émanant de plus en plus fréquemment de la part de Balinais, se déroulent généralement en milieu rural, c’est-à-dire assez loin des grands centres ou sites touristiques. Cela permet à de nombreux paysans, non seulement de se reconvertir au bio et donc de produire plus sainement, mais aussi de trouver, grâce à cet agrotourisme tendance bobo, mais à la mode, des compléments de revenus non négligeables et bienvenus pur les familles. Et, concernant l’aléatoire développement touristique, c’est en ce sens une bien meilleure direction qui est prise, en faveur des locaux et plus bénéfique également pour l’environnement. Une alternative qui s’avère cent fois plus juste et durable qu’un énième golf, administré par des Javanais ou des Japonais, qui surgirait de terre, dans l’un des derniers recoins boisés de Bali…

 

 

A Bali, la mise au vert est générale, sur les panneaux et dans les offres de prestation les plus diverses, même dans les coins encore épargnés par le tourisme de masse, comme ici non loin du village d’Asah Gobleg, dans le nord.

 

 

Le plastique… ce n’est pas fantastique !

 

Contre Plastic Bertrand et d’autres saltimbanques de second choix qui, du plastique ont fait – sans le faire exprès sans doute – leur miel, on peut simplement dire que le plastique est tout sauf fantastique. Pas même fantasmagorique mais sûrement dramatique. Le temps aujourd’hui n’est plus à l’adoration sans borne de ce produit moderne, jadis doté de maintes vertus, mais à la lutte contre son omniprésence ravageuse. Rappelons seulement que la durée de vie des plastiques peut aller de 70 à 400 ans. Cela en fait des générations ! Et la patience a des limites.

 

A Bali, à côté de la télévision, via Alam TV Bali notamment, c’est surtout la presse, certes un contre-pouvoir pour l’instant encore impuissant dans l’archipel, qui évoque régulièrement les problèmes de pollution et de déchets entassés ou qui déplore le nombre croissant de décharges sauvages qui parsèment les paysages de Bali. Mais pour passer du constat à l’action, il faut une ingérence plus claire de la part des politiques en exercice… qui manquent cruellement à l’appel. En janvier 2012, le quotidien indonésien Republika a consacré un article sur la ville de Denpasar cernée par les ordures : on y apprend, sans réelle surprise, que la situation empire et que les indicateurs de la santé publique des habitants sont au rouge. Un responsable de la municipalité de Denpasar, interrogé par le journal, a mis en cause les inondations et les pluies diluviennes qui ont brassé les ordures jusque dans les rues. D’accord… mais les humains ont aussi leur part de responsabilité, non ? 

 

En avril 2012, le Bali Post, principal quotidien insulaire, a rappelé la promesse du gouvernement provincial qui, par le biais du programme « Bali Clean and Green », s‘était dit déterminé pour débarrasser Bali de tous ses déchets plastiques pour 2013, et le journal de s’interroger comment ce dernier entend procéder… vu que rien n’avance vraiment dans ce domaine, à l’exception des initiatives privées ou associatives. Le quotidien a aussi questionné le professeur Wayan Arthana, du Centre for Environmental Research (PPLH), qui a déclaré que « le problème des ordures à Bali constitue une bombe à retardement »… Avant d’ajouter que « sur les dix mille mètres cubes de déchets produits chaque jour, plus de 50% ne sont pas traités et rejetés autour de l’ile ; 10 à 12% de ces déchets sont des ordures en plastique et pourraient être gérées de façon bien plus efficace ». Le professeur Arthana, qui s’avoue très pessimiste, confirme pour sa part que les autorités provinciales n’ont mis en place aucune action claire pour parvenir à se débarrasser du plastique en 2013… comme cela fut pourtant annoncé à grand renfort médiatique par ces mêmes autorités.

 

 

Poubelles trouées et rouillées au nord de Bali, en face du temple Meduwe Karang, à Kubutambahan. A défaut d’autres poubelles sur place, les touristes de passage et les locaux du coin jettent parfois leur papier ou plastique dans ces poubelles sans fond : les déchets jonchent par conséquent le sol sous ces poubelles qui n’en sont pas...

 

 

Invoquer à toutes les sauces économiques et politiques le fameux Tri Hita Karana, géniale philosophie balinaise – récemment et à juste titre reconnue par l’Unesco – et supposée régir (magiquement ?) la pensée, mais certainement pas l’action, autour du respect de l’environnement, ne suffit visiblement plus pour régler une situation devenue dramatique. Alors, pour se tirer d’affaire, le chef de l’agence pour l’environnement de la province de Bali, Gede Alit, a expliqué que l’objectif immédiat n’est pas (plus ?) de supprimer totalement le plastique mais de progressivement améliorer la situation dans ce domaine… Voilà qui affiche nettement moins de prétention ! Et notre chef de préciser : « Nous sommes juste au début du combat contre le plastique. Il s’agit d’un problème qui a besoin d’être résolu ensemble ». Evidemment, il ne va pas y arriver tout seul… Mais il faudrait déjà s’atteler sérieusement à la tâche qu’il s’est lui-même allouée.

 

 

A gauche, en juillet 2011, de belles poubelles toutes neuves et roses, ont été placées devant l’office de tourisme au cœur d’Ubud, impossible de les rater. Cela fait surtout bonne impression pour les visiteurs, mais c’est un bon début.  A droite, au nord de Bali, aux abords d’une cascade encore très peu fréquentée, on voit deux panneaux qui disent de ne pas se baigner tout nu et de ne pas jeter d’ordures ou de plastique dans ce coin…

 

 

Trop peu d’alternatives au sachet plastique existent aujourd’hui ici mais les choses commencent à bouger. Parfois plus symboliques que vraiment efficaces, ces actions partent toutefois de bonnes intentions, comme par exemple pour les supermarchés Hardy’s qui placent aux caisses des sacs en toile (vendus un peu trop cher) tout en continuant à utiliser à outrance les sachets plastiques distribués gratuitement : qui, dans ces conditions, parmi les locaux surtout, va donc utiliser les sacs en toile ? Très peu de gens assurément… Mais la bonne conscience du commerçant est sauve ! Plus opérationnels, depuis l’été 2012, les hypermarchés Carrefour, très présents à Bali et ailleurs en Indonésie, ont aussi voulu répondre au mot d’ordre (à la terminologie un peu inquiétante) du gouverneur Pastika, à savoir « regenerating Bali »,  consistant à éradiquer le plastique de Bali ! Ils ont décidé de ne (presque) plus fournir de sachets plastiques à leurs clients. Pour l’instant, cela vaut pour les deux enseignes existantes à Bali. Le début de cette décision a pris acte le 1er juillet, à l’occasion de la journée intitulée « International Plastic Bag-Free Day ». Opération pro-marketing tout autant que pro-environnement, l’entreprise Carrefour propose des sacs verts et solides pour l’équivalent d’un euro pièce (ce qui reste assez cher localement) et encourage ses clients à apporter également leurs propres sacs ; elle propose enfin à leur clientèle des sacs plastiques biodégradables (en deux années, tout de même), pour seulement moins de 5 centimes d’euro pièce… Dans ce cas, ce n’est vraiment pas cher mais pas très écologique non plus. Mais ne boudons pas cette action qui reste à ce jour une première sur le plan local, en espérant plutôt que d’autres enseignes commerciales se lanceront à leur tour dans cette rude mais juste bataille contre le plastique. Ceci dit, l’important serait qu’émerge partout à Bali une prise de conscience collective, relayée à grande échelle par les autorités régionales, les banjar locaux, les écoles villageoises, les familles… Il n’est pas interdit de rêver.

 

 

Peduli Alam ou le défi de prendre soin de la nature dans l’est de Bali

 

 L’association Peduli Alam, dévouée corps et âme à l’action écologique, a certainement inscrit dans ses prérogatives une indispensable part de rêve. En effet, cette association, dirigée par la Française Charlotte Fredouille, repliée dans l’extrême est de Bali autour de Bunutan et d’Amed (une région relativement préservée sur le plan de l’environnement, réputée tant pour sa belle campagne traditionnelle que pour son littoral et ses fonds marins), s’est fixée des objectifs, concrets tout en restant idéalistes, de gestion de déchets qui méritent le respect. Partant du constat que le plastique est en train de tuer la biodiversité dans cette belle région côtière mais rurale, la mission de Peduli Alam est avant tout de sensibiliser les autochtones sur l’impact de la pollution, à commencer par la quantité de sachets plastiques qui jonchent partout le sol et les routes, mais qui polluent aussi les rivières, les champs et, last but not least, la grande bleue…

 

Le travail se focalise surtout auprès de la population locale directement associée aux actions associatives. Inlassablement, Charlotte et son équipe de bénévoles parcourent, au fil des jours et des semaines, les villages du coin, visitant les familles de paysans et de pêcheurs, les écoles du district, en intervenant dans les classes et en interpellant les instituteurs, s’efforçant toujours de trouver les bons mots pour prêcher une bonne parole écologique qui puisse être entendue et bien comprise sur place. Convaincre sans forcer ni heurter. Un travail résolument de longue haleine. Un autre but est de faire prendre conscience des dangers de la pollution aux divers établissements hôteliers de la région, aux restaurants et aux warung, ces précieuses gargotes locales dont les propriétaires locaux n’ont souvent pas idée du mal qu’ils peuvent faire en déversant leurs ordures sur le bas-côté ou dans la mer… Une bonne nouvelle tout de même : de plus en plus d’hôtels, a fortiori les établissements classés de cette région (mais cela est valable pour l’ensemble de Bali), essayent depuis peu d’obtenir les labels Green Globe ou Tri Hita Karana, des certifications qui sont spécifiques à Bali ; cela représente une nécessaire et réelle avancée dans l’hôtellerie balinaise. En revanche, pour les guesthouses familiales, les déchets et leur indispensable gestion demeurent un immense souci… Mais pas insolvable cependant, comme le prouve l’action de l’association dans l’est de Karangasem. Armée d’une patience à toute épreuve, depuis déjà quatre ans, l’association Peduli Alam fournit et installe des poubelles, instaure autant que possible le tri sélectif, et fabrique depuis peu des poubelles spécialement adaptées aux lieux spécifiques du secteur. Depuis un an, elle possède aussi un camion pour le ramassage des ordures et travaille de plus en plus en partenariat avec les autorités locales et provinciales, ainsi qu’avec d’autres associations, comme Anak, pour des campagnes d’informations dispensées dans les écoles dans l’est et le nord de l’île.

 

L’association – peduli alam signifie « préserver la nature » – n’a pas lésiné sur les efforts pour se faire accepter par la population locale et de tenter de faire évoluer la situation. Prendre bien soin de l’environnement relève parfois du sacerdoce. Aujourd’hui, les premiers fruits de ces longs efforts sont nettement apparents : moins de papiers et de plastique par terre, des poubelles à tous les coins de rue et devant les gargotes, et bien entendu dans toutes les écoles… Le rayon d’action s’étend progressivement et aujourd’hui leur travail de sensibilisation et de collecte de déchets concerne plus de 500 familles balinaises. Actuellement, le but est d’arriver à inciter la population locale à modifier durablement ses habitudes et ses comportements, notamment avec les déchets non-organiques et le plastique, et de la rendre actrice de son propre développement, plus responsable et plus solidaire.

 

 

Autres lieux, autres expériences, autres constats. Dans l’est de Bali, l’association Peduli Alam a installé des poubelles bien plus adaptées et surtout plus remplies grâce aux constants efforts de sensibilisation et d’éducation menés auprès des écoles et des habitants de la région.
Source des 2 photos : site internet de Peduli Alam.

 

 

Charlotte Fredouille, en excellente connaisseuse du terrain des ordures est-balinais, a eu la gentillesse de nous livrer ses réflexions sur la protection de l’environnement à Bali. Elle revient en détail sur les intentions affichées en 2010 par le gouverneur, que nous avons évoquées plus haut dans ce texte, et qui avait alors déclaré publiquement vouloir combattre la pollution à Bali en lançant (un peu comme une bouée à la mer ?) son fameux objectif « Bali clean and green » pour 2013. Sur ce point, Charlotte brosse un bref état des lieux et constate qu’à seulement quelques semaines de l’échéance annoncée, on est très loin d’un résultat probant : « à part dans les grandes villes et dans les zones touristiques, il n’existe pas de programme gouvernemental pour la collecte des déchets des habitants. C’est d’autant plus incroyable que Bali est la première destination touristique d’Indonésie. Lorsque je suis arrivée à Amed en 2008, seuls les hôtels payant une taxe allant de 30.000 à 100.000 Rp par mois (de 3 à 10 euros, selon leur taille), se voyaient ramasser leurs déchets par le service du Dinas Kebersihan dan Pertanaman (le service officiellement en charge du nettoyage sur le territoire local) ». Charlotte Fredouille ajoute que le camion de collecte géré par les autorités « négligeait religieusement les décharges sauvages et les déchets des habitants ». Un souci hélas récurrent dans toute l’île. La présidente de l’association Peduli Alam poursuit son récit en rappelant que depuis que son équipe a commencé le projet de poubelles, le gouvernement a toujours été d’accord avec elle ; les autorités ont invité l’association en octobre 2010, soit quelques mois après les déclarations du gouverneur, à des séances de sensibilisation dans tous les kecamatan du kabupaten de Karangasem (respectivement à peu près l’équivalent d’un district et d’un département). « Et heureusement d’ailleurs. Car la délégation qui nous accompagnait n’avait de son côté pas de documents d’information à distribuer et elle a pu photocopier le nôtre pour le diffuser. De plus, son discours ne semblait pas très pertinent ni convainquant, car eux-mêmes ne savaient pas expliquer les raisons du danger des déchets »... Charlotte se souvient bien de sa première conférence qu’elle a donnée puisque, à l’issue de celle-ci, la femme du bupati (l’équivalent grosso modo du préfet), responsable du bureau de l’association (à la fois locale et gouvernementale) des femmes (Ketua kantor PKK), supposée être à la tête de ces séances de sensibilisation, lui a dit : « c’est incroyable je ne savais pas tout ça »... et du coup, les séances d’après, précise Charlotte, « ils ont répété mes paroles comme des perroquets »… C’est à force de patience et de volonté que les choses avancent. Souvent doucement, voire de manière bancale, mais elles avancent, et c’est l’essentiel, ce que Peduli Alam semble avoir parfaitement compris. Sa présidente note que, depuis ce moment de rencontre avec les autorités, rien de neuf est vraiment arrivé… « sauf que nous ne passons plus pour des guignols mais bien pour des gens qui ont l’air de faire une action utile. Tout le monde nous dit que c’est bien, mais les chefs de village eux-mêmes continuent de tolérer des décharges sauvages sur leur circonscription, ce qui est vraiment étonnant au regard de la prise de conscience du gouvernement ». Et, plus récemment, en 2012, les dirigeants politiques locaux, notamment ceux chargés de la gestion des déchets, ont officiellement visité Peduli Alam afin de remercier l’association du bon travail réalisé sur place (et Charlotte de relever avec raison « qu’ils peuvent bien nous remercier… surtout qu’on fait le travail à leur place »). Mais leur visite de courtoisie ne s’arrête pas là : « pour montrer leur soutien, ils voulaient organiser une journée de nettoyage dans notre commune. Le chef du village, où se trouve notre association, ne nous a jamais concrètement aidé, alors que nous avons construit une poubelle devant son domicile (poubelle à peine utilisée et bourrée de déchets organiques, alors que  nous imposons un tri préalable pour ne jeter que les déchets non organiques dans nos poubelles) ; mais en ce jour, il est venu et disait ‘notre camion’, ‘nos poubelles’... Bref, il s’est considéré comme à l’origine de nos activités, ce qui m’a un peu surprise. Donc, les voilà dans notre bureau, nous annonçant que le 10 août sera LA journée pour Peduli Alam soutenue par le gouvernement devant toute la population. ‘Chouette’ qu’on s’est dit. Le jour J, à 6h30 du matin, énorme délégation sur la plage de Bunutan : le préfet (bupati), 25 voitures à plaque rouge et une centaine de personnes de l’administration venues pour nettoyer. Chaque village a été sommé de participer au nettoyage et tout le monde s’affairait au bord des routes. ‘Chouette’ qu’on s’est encore dit. 7h… ah, plus de préfet (qui du coup ne m’a même pas serré la main), les enfants de l’école primaire du coin restent les seuls à s’affairer dans les déchets et les gens de l’administration sont assis sur les voitures à discuter... déjà moins chouette... 7h30, soit une heure après le grand débarquement, plus personne… Les habitants sont déjà rentrés chez eux, l’équipe de l’administration repartie... Et nous sommes restés comme des nouilles avec notre camion et notre équipe… même pas un discours… un vrai coup d’épée dans l’eau... voilà l’administration indonésienne ». Ces anecdotes-là sont fréquentes, trop fréquentes, en Indonésie. Charlotte et son équipe le savent bien, mais ils savent également qu’il faut « faire avec » pour tenter de faire évoluer la situation. Pour passer des mots aux actes. Sortir de l’impasse du NATO !

 

Pour le futur, Charlotte Fredouille estime qu’il ne serait pas trop difficile de toucher la population si le gouvernement local leur fournissait des infrastructures peu coûteuses et organiserait correctement des ramassages d’ordures réguliers. Mais « si le gouvernement ne dégage pas des budgets pour construire de vraies décharges responsables ou autres incinérateurs, si des programmes efficaces ne sont pas mis en place, il me semble que les décharges sauvages vont continuer à pulluler »... Et pour ce faire, et Charlotte le précise bien, des lois doivent être mises en place et ensuite être réellement appliquées… « Pour l’instant, mis à part quelques rares cas comme la zone de Lempuyang où le chef de village impose à ses ouailles de débarquer à chaque conseil de village avec ses déchets plastiques moyennant une amende si jamais quelqu’un débarque les mains vides, mis à part ces quelques cas, personne ne semble vraiment prendre en main le problème pourtant décrié dans les journaux ». Dans ce contexte qui confère au mieux vers un attentiste et au pire vers un je-m’en-foutisme, Peduli Alam a mis directement les mains à la pâte, dans le cambouis et les ordures : « en trois ans nous avons déjà réussi un beau parcours, car en partant de rien, nous avons pu convaincre 100% des gargotes (warungs) et 100% des écoles à trier leurs déchets et jeter tous leurs plastiques dans des poubelles. Mais les familles sont beaucoup plus difficiles à convaincre. Ce que nous constatons c’est que les résultats sont bien meilleurs quand nous fournissons du matériel à chaque personne. Les locaux n’aiment pas trop la notion d’infrastructure publique... et souvent, si le bac public est à plus de 10 mètres de la maison, c’est la rivière qui servira de poubelle »… La clé du problème au niveau ultra local consiste à « minimiser les efforts à fournir par les habitants et distribuer du matériel approprié dans chaque maison » ; en faisant de la sorte, l’association parvient aujourd’hui à ramasser cinq tonnes de plastiques par mois, à remplir douze camions pleins jusqu’à ras-bord, et « c’est déjà ça qui ne finira pas dans la nature ». Charlotte Fredouille remarque d’intéressantes spécificités : « Curieusement, nous constatons que plus les zones équipées sont éloignées des touristes et plus elles sont efficaces. Les poubelles placées dans les zones près des hôtels sont souvent peu ou mal utilisées, alors que cela devrait être le contraire puisque la place devrait être propre pour les touristes. Les poubelles équipant les villages de montagne sont beaucoup mieux utilisées. Les déchets sont mieux triés (organique-non organique) et les poubelles se remplissent plus vite. On s’est demandé pourquoi. Nous avons compris que dans les zones reculées, les habitants sont plus disciplinés et acceptent plus facilement de nouvelles contraintes, leur mode de vie dépendant de la communauté traditionnelle. Dans les zones enrichies par le tourisme, la survie ne dépend plus de la structure communautaire, et l’argent facile rend les mentalités rebelles. Du coup, leur environnement les préoccupent beaucoup moins que leur porte-monnaie ».

 

Toujours dans l’est de Bali, la situation des hôtels est également problématique, compte-tenu du type de développement touristique en cours. Charlotte m’explique ainsi le rôle d’une nouvelle classe émergente autour d’Amed, « une classe moyenne qui a gagné ses galons en travaillant pour les touristes : serveurs, taxis, réceptionnistes, etc. Après 10 ans de bons et loyaux services, ces personnes se mettent à leur compte en montant un restaurant de 4 tables ou un hôtel de 4 chambres, parfois les deux en même temps. Contrairement aux plus grands hôtels, appartenant souvent à des occidentaux qui ne rechignent pas à payer la taxe pour le ramassage, ces modestes propriétaires ne voient pas l’utilité de payer pour qu’on leur enlève leurs déchets... Et voici toutes ces nouvelles structures qui produisent des déchets (une cinquantaine construite ces trois dernières années car ça pousse comme des champignons !) et qui ne peuvent pas bénéficier de l’aide de Peduli Alam car nous ne pouvons pas aider les infrastructures touristiques qui peuvent se payer le ramassage du service officiel et gouvernemental chargé de la gestion des déchets. Donc que font-ils de leurs très nombreux déchets ? Et bien tout simplement ils les jettent en face de l’hôtel, dans le ravin qui fait face à la mer... ou bien ils les brûlent, mais plus rarement, car leurs déchets sont pleins de pelures de fruits et autres coquilles d’œuf qui brûlent difficilement... Ou alors, troisième option : ils jettent les poubelles de la cuisine dans nos poubelles !!! Les remplissant de restes de nourritures qui pourrissent et qui poussent les habitants à les brûler ! Ce qui nous oblige ensuite à réparer, à remplacer les portes cramées... bref il y a un vrai problème qui émerge et dont personne ne se soucie sauf nous, évidemment, puisque cela nous fait du boulot en plus ! ». Comme nous l’avons dit à plusieurs reprises, Bali n’est pas seulement un territoire jonché de déchets et de plastique, c’est aussi une terre de redoutables contradictions, sur laquelle il est parfois délicat d’avancer. Pour conclure sa réflexion, Charlotte Fredouille souhaite que le gouvernement indonésien se préoccupe vraiment des problèmes d’environnement et tente, enfin, de trouver des solutions viables : « Mais leur frein majeur est qu’il ne sait pas comment s’organiser et surtout comment dégager des budgets. Leur inefficacité sur le terrain même lorsqu’il se donne du mal pour se déplacer rend toute action vaine. Je pense que le mouvement est quand même en marche et que cela va avancer. Malheureusement, cela va avancer très doucement, trop, et la pollution risque de s’aggraver sérieusement avant que les solutions ne soient efficaces sur le terrain. Selon moi, il faut une réelle volonté pour que chaque chef de village puisse voir naître dans ses obligations, une nouvelle trame, celle de l’environnement. Il faut que cela lui soit imposé par ses supérieurs. Mais le dégoût des Balinais pour les contraintes autres que religieuses et familiales rend les dirigeants mous. Enfin, ce qui m’inquiète c’est que les déchets, avec l’enrichissement de l’île, vont bientôt changer de nature... Pour l’instant, nous nous occupons de sacs plastiques, de sandales usagées et autres bassines cassées, mais ‘quid’ des futurs micro-ondes, mixeurs de jus de fruits, téléphones portables et autres téléviseurs ? ». A ce moment, la bataille contre les déchets à Bali entrera dans une autre dimension dont personne, pour l’instant, n’ose imaginer les conséquences…

 

 Mise à part l’action courageuse effectuée sur les déchets par l’association Peduli Alam, quantité d’autres actions, partout dans l’île mais surtout dans le sud où la situation est de loin la plus dramatique, sont menées depuis au moins une décennie pour tenter d’enrayer la pollution et préserver, sous les formes les plus diverses, l’environnement local, sur terre et dans la mer. Sans lien direct, on note toutefois que les initiatives – avec l’implication plus forte des ONG et une vague de créations d’associations, etc. – se sont multipliées après deux événements majeurs dans l’histoire contemporaine de Bali : l’attentat islamiste d’octobre 2002 et le terrible tsunami de décembre 2004. On citera ici juste quelques-unes des actions en faveur de l’environnement sachant pertinemment que beaucoup sont abandonnées, en cours de réalisation, ou en projet. Car les entreprises de solidarité, c’est un peu comme les vagues, elles vont et viennent, elles arrivent et repartent, elles lancent des pistes géniales et elles ne finissent pas toujours les projets engagés…

 

Parmi les actions de longue date qui ont porté d’indéniables fruits en dépit d’une situation insulaire qui vire au tragique, on peut évoquer le travail militant et hautement éthique mené par l’organisme indonésien Bali Fokus, dirigé par Yuyun Ismawati qui, dans ses légitimes batailles, organisées sur la décharge de Suwung, ou dans son combat pour la distribution d’eau potable aux plus démunis, ne craint jamais d’affronter les lobbies surpuissants ou les entreprises plus ou moins véreuses. Dans un genre différent, disons plus entrepreneurial, EcoBali, est une société de ramassage et de retraitement des ordures, dirigée par l’Italienne Paola Cannuciari, depuis vingt ans installée à Bali. Avec d’autres structures et les autorités locales, elle veille avec son entreprise d’améliorer le traitement des déchets domestiques sur la principale et immense décharge gouvernementale de Bali, celle de Suwung, pour le secteur de Denpasar et Badung, et logiquement la plus problématique. Sa société travaille aussi avec plusieurs centres de valorisation des ordures, notamment celui de Jimbaran Lestari, basé à Jimbaran dans le sud, et sans doute le mieux équipé. Pour elle, comme pour tous les acteurs investis dans la gestion des déchets à Bali, l’un des soucis urgents est la propagation des décharges sauvages qui défigurent parfois définitivement des paysages autrefois somptueux. Son implication consiste évidemment aussi à informer les Balinais lors de campagnes de sensibilisation et lors d’interventions diverses dans les lieux publics.

 

 

Une rizière au nord de Bali, avec deux exemples d’objets susceptibles d’éloigner les oiseaux nuisibles et autres prédateurs : une effigie casquée et revêtue d’un tee-shirt au nom du président indonésien (SBY) et un sachet plastique flottant au vent… A moins qu’il ne s’agisse d’une métaphore politique montrant un président-girouette et épouvantail-casqué agitant un drapeau blanc pour tenter d’apaiser tous les mécontentements populaires ! Mais plutôt que de s’atteler aux problèmes bien terre à terre, les autorités optent pour un tourisme plus paradisiaque qui permet d’admirer Bali du ciel, de là où séjournent les dieux. Certes cela dégrade fortement l’environnement mais, vu du ciel, on ne voit pas les plastiques : on profite donc de la belle vue ave la bonne conscience en prime ! Alors, « the only way to see Bali… without any rubbish around » consisterait d’abord à prendre de la hauteur ?

 

 

Voici une petite anecdote d’un lieu qui n’est pas moins anecdotique, au nord de Bali, et qui a servi, à un moment donné, pour communiquer, artistiquement parlant, sur les dégâts induits par la propagation du plastique. A une intersection entre le chemin d’accès au lac Tamblingan et la route qui mène au village de Munduk, dans la région de Buleleng, on tombe inévitablement sur une étrange construction en forme de pyramide maya ou encore de mystérieux temple inca ! En fait, cette énigmatique pyramide se situe bien en terre balinaise et il s’agit d’un « monument en plastique », comme le surnomment les riverains, réalisé avec une masse de plastique compressé, le tout dans l’objectif de sensibiliser les habitants du secteur à propos du fléau que représente le plastique. Avec un succès mitigé, il faut bien le dire… D’ailleurs, ce « monument en plastique » a été  construit au début des années 1990, sur commande de l’Etat indonésien. Je me souviens encore, il y a une quinzaine d’années, lorsque le monument était montré comme une véritable « œuvre d’art écologique », avec un brin de militantisme subventionné par l’autoritarisme alors de saison. Il reste que, de loin, on dirait vraiment des briques ; d’ailleurs à l’époque, le gouvernement local avait même apposé une pancarte devant la pyramide qui mentionnait : « obyek wisata » (« objet/site touristique »… donc un endroit à visiter !). C’était lorsque les gens voulaient éventuellement admirer des constructions artificielles en plastique, matériau déjà toxique mais révolutionnaire. De nos jours, les temps ont changé, le plastique – sous la forme d’art, de sachet ou de déchet – est tellement présent partout que les visiteurs font tout leur possible pour ne pas le rencontrer sur leur chemin de vacances… Ce bizarre monument pyramidal dédié au plastique pour mieux le combattre a été depuis amplement délaissé (aucune signalétique ne précise désormais son « objet »), et beaucoup de gens, qu’ils soient locaux ou touristes, s’interrogent sur ce que peut bien vouloir signifier cet étrange édifice placé à ce croisement stratégique ! En principe, les carrefours – à moins qu’ils ne soient des hypermarchés ! –sont des endroits occupés par des autels bourrés d’offrandes censées protéger les usagers des accidents de la route. Si seulement, cette pyramide, presque mythique mais bien en toc, pourrait tous nous protéger du plastique qui envahit – tel un démon assoiffé de sang à l’idée de nuire – la petite et fragile île de Bali…

 

 

Une étrange pyramide maya ou un mystérieux temple inca ? Non, seulement un « monument en plastique », œuvre d’art moderne et militante, qui se trouve entre Tamblingan et Munduk, dans la région de Buleleng.

 

 

Pour en finir, avec ce texte ici et si possible avec le plastique à Bali, quelques mots de conclusion pour tenter modestement de contribuer à la lutte contre les maux qu’engendre la pollution dans ce coin qui se veut un paradis touristique. Localement, la solution au problème consiste sans doute à trouver les moyens pour parvenir à modifier en profondeur la donne actuelle – où l’écologie ne sert que des intérêts économiques – qui empêche toute évolution véritable : cela implique de tout faire pour que les questions environnementales deviennent prioritaires, non plus pour, comme c’est le cas aujourd’hui, encourager et développer le tourisme, mais pour assurer la vie des générations actuelles et futures de Balinais… et donc aussi de tout le monde qui vit et vivra sur place et visitera un jour l’île. L’environnement, en tant que tel, n’existe pas pour faire et gagner de l’argent mais pour permettre aux habitants de continuer à vivre sur terre, si possible en vivant harmonieusement et sainement, et ensuite, si certains le souhaitent, ils pourront toujours s’affairer sur le dos de la nature qui, comme on l’a vu, a plutôt bon dos… Jusqu’au jour fatidique où les éléments, naturels évidemment, décident de reprendre le dessus. Nombre de Balinais ont ainsi interprété le sens du terrible tsunami de décembre 2004… Les Balinais n’ont pas été touchés comme les Sumatranais. Mais ce fut un cinglant avertissement. Peut-être divin. En tout cas un cri de colère venu des entrailles de la terre outragée, une sorte de puissante sonnette d’alarme en provenance de la terre et de la mer, de notre Terre-Mère, et de notre planète à tous donc. Dommage que les dirigeants, qu’ils soient balinais ou autres, négligent trop souvent ces signes si particuliers de la nature qui se révolte. Mais ils peuvent toujours en prendre conscience. Mieux vaut tard que jamais, pour l’instant…

 

 

Dans les allées de l’aéroport international, dont « l’environnement » a été récemment agrandi et bétonné, les touristes en partance découvrent cette affiche qui semble miser sur un optimisme peut-être un peu démesuré…

 

 

 

Franck Michel

 

 

 

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Pour aller plus loin

    Pour voyager sur place, le meilleur guide – puisque nous parlons ici d’environnement – est, indéniablement, le Natural Guide Bali & Lombok, Ed. Viatao, 2011. Parmi les innombrables ONG ou associations, désormais dévouées, de près ou de loin, à la protection de l’environnement, mentionnons notamment deux structures qui s’attellent courageusement à sensibiliser la population locale et à réduire l’impact de la pollution liée aux déchets : 1) Peduli Alam (www.pedulialam.org), gérée par notre amie Charlotte Fredouille, que je tiens ici à remercier pour ses précieux éclairages apportés dans cet article, et dont le travail de fond et de proximité dans l’est de Bali commence à porter de jolis fruits ; 2) Bali Fokus (www.balifokus.org), dont les actions sont portées à bout de bras par l’équipe locale menée sous la houlette de Yuyun Ismawati. Enfin, pour des informations plus générales, autour de l’écotourisme et de l’environnement dans l’ensemble de l’archipel, cf. The Indonesian Ecotourism Network (www.indecon.or.id).